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Traduire le Coran, un éternel dilemme

Dîn Wa Dunia | 13 février 2018 à 10 h 41 min | Mis à jour 13 février 2018

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Traduire le Coran, un éternel dilemme
L’enseignement du Coran dans une école tatare, en Asie centrale.
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Dès sa naissance, l’islam est apparu comme une religion universelle, mais son message fut délivré en langue arabe. Dès lors se posa la question de la langue de sa diffusion aux autres nations. Entre opposants et partisans de la traduction du Coran, le débat n’a jamais cessé.

 

Pour les musulmans, Mohammed est le dernier prophète. La mission que Dieu lui a assignée est de restaurer le véritable monothéisme enseigné par les prophètes précédents – qui fut dénaturé et corrompu par la suite –, d’abolir l’idolâtrie et de transmettre la Révélation à toute l’humanité; «Et nous ne t’avons envoyé qu’en tant qu’annonciateur et avertisseur pour toute l’humanité» (Sourate Saba’. Verset 28). Cette religion à vocation universelle est révélée en arabe : «Et nous n’avons envoyé de messager qu’avec la langue de son peuple, afin de les éclairer» (S. Ibrahim. V. 4).

 

La question à laquelle les musulmans devaient faire face était de déterminer la langue dans laquelle il fallait diffuser le message divin aux autres nations. Serait-ce exclusivement la langue de la Révélation, à savoir l’arabe? Et dans ce cas, les gens devraient-ils, avant même d’embrasser l’islam, commencer par apprendre sa langue? Cette démarche ne conduirait-elle pas inexorablement à sa sacralisation? Ou fallait-il traduire le Coran dans différentes langues, afin d’offrir à tous les hommes l’opportunité de profiter de cette religion ultime?

 

La question s’avéra épineuse. Les détracteurs du Coran ayant accusé le Prophète de l’avoir inventé, il les défia de pouvoir produire ne serait-ce qu’une seule sourate semblable, «Ou bien ils disent : ‘‘Il [Mohammed] l’a inventé? ’ Dis : ‘‘Composez donc une Sourate semblable à ceci’’» (S. Yunus. V. 38). Le Coran se présente ainsi comme une œuvre divine inimitable, et donc miraculeuse (Mu’jiz). Mais ce miracle (I’jaz) relève-t-il du contenu ou du verbe? Ce dilemme divisera les musulmans depuis l’aube de l’islam jusqu’à nos jours, car des différentes réponses qu’adoptent les uns et les autres dépend le choix de permettre la traduction du Coran ou de l’interdire.

Le traducteur, un être faillible

Pour les plus orthodoxes, l’I’jaz du Coran relève à la fois du contenu et du verbe, de la signification qui convainc et de l’éloquence qui éblouit, les deux étant indissociables. Ainsi le Coran ne serait traduisible dans aucune autre langue et les gens devraient passer par l’apprentissage de la langue arabe pour embrasser la religion musulmane.

 

Pour les malikites, la traduction du Coran est absolument interdite. Il n’est pas permis de lire le Coran ni d’accomplir la prière dans une autre langue que l’arabe. Tout musulman a le devoir d’apprendre la Fatiha (Première sourate du Coran) en arabe.

Les gens devraient-ils commencer par apprendre l’arabe avant d’embrasser l’islam?

L’attitude est la même chez les chaféites qui considèrent que la prière accomplie dans une traduction du Coran n’est pas valide. En effet, Al Chaféi lui-même disait que le persan n’est pas le Coran, car Dieu a dit : «Nous l’avons fait descendre, un Coran en (langue) arabe, afin que vous raisonniez» (S. Yusuf. V.2). Cette vision est partagée par Badr Ad-dine Az-zarkachi et par l’imam As-sayyouti, qui justifient l’interdiction de la traduction du Coran par le risque de lui faire perdre l’I’jaz intrinsèque à la langue arabe.

 

Le courant hanbalite ne dira pas le contraire. Il ajoutera même que tout musulman a l’obligation d’apprendre ne serait-ce qu’un seul verset d’une sourate qui en a sept (la Fatiha), qu’il répétera sept fois dans sa prière, ou d’apprendre sept versets d’une autre sourate de son choix.

 

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Quant à l’imam Abu Hanifa, il s’appuie sur le fait que le compagnon Salman Al Farissi avait traduit la Fatiha en persan pour permettre aux Perses d’accomplir leur prière le temps d’apprendre l’arabe. Il en déduit que, par analogie, le Coran peut être lu en persan. Cependant, beaucoup de partisans du hanafisme rejettent cette licence qui rompt le consensus musulman. Aujourd’hui encore, ce refus de la traduction du Coran trouve écho auprès de bon nombre de conservateurs. Ainsi Mohamed Al Hiwawi s’indigne que l’hérésie de la traduction veuille faire du Coran des textes et des copies innombrables, alors qu’il est resté, pendant 1355 ans, un seul texte et une seule copie, afin que les gens s’accordent autour de lui. La traduction, selon lui, ouvre la porte à la falsification de la religion, car le traducteur, aussi compétent et bien intentionné soit-il, n’est qu’un être humain faillible. D’autres, comme Mohamed Said Al Boty, ajoutent que la traduction déforme le sens du Coran et le prive ainsi de son I’jaz du verbe et du sens, de sa grandeur et de sa magnificence.

 

Ces détracteurs de toute traduction du Coran ajoutent que celle-ci conduirait à faire voler en éclats le devoir d’apprentissage de la langue arabe. Or, la langue arabe, selon eux, n’est pas qu’un simple outil de transmission ou de clarification du texte coranique, mais une partie intégrante des sciences et dispositions juridiques, dont la déduction dépend de sa maîtrise. D’ailleurs, c’est parce que les compagnons et les suivants n’avaient pas traduit le Coran que la langue arabe s’est répandue et a permis l’unification de plusieurs royautés pour faire du monde musulman une grande nation. Si ces royautés ayant embrassé l’islam avaient traduit le Coran dans leurs propres langues, jamais l’Egypte, l’Iraq, le Shem, la Tunisie, l’Algérie ou le Maroc n’auraient été des berceaux de l’arabité?; ils seraient restés divisés concernant la langue, la pensée, la littérature et la culture, ce qui aurait pu conduire à des divergences au sein de la religion également.

La traduction du Coran : un devoir pour les savants musulmans

Les tenants de la traduction du Coran s’accordent pour reconnaître son inimitabilité. Néanmoins, ils concèdent que tout le monde ne peut apprendre la langue arabe, et que le passage par la traduction du contenu du Livre Saint est inévitable afin de diffuser ses enseignements selon la volonté divine.

 

Parmi les partisans de la traduction figure l’imam Al Boukhari. Celui-ci rapporte dans son Sahih que le Prophète avait accepté qu’on lui traduise des passages de la Torah. Il en déduit que, par analogie, la traduction du Coran est autorisée. Il ajoute que le Prophète envoyait des émissaires aux autres nations avec des messages contenant des versets coraniques, ce qui signifie qu’il admettait qu’on traduise le sens du Coran aux destinataires. Dans son ouvrage al-Mouwafaqat, Al Chatibi rappelle une évidence : l’explication du sens du Coran à la majorité des musulmans, qui ne peuvent le saisir par eux-mêmes d’une manière précise, est une forme de traduction. Argument que partage Ibn Al Khatib, qui se demande pour quelles raisons nous refuserions de traduire le Coran dans les langues des autres nations, alors que nous acceptons tous de l’expliquer aux masses musulmanes arabes dans leurs langues respectives. Il considère que la traduction du Coran n’est pas seulement autorisée, mais est un devoir des savants musulmans qui sont les héritiers des prophètes et doivent donc contribuer par la traduction à guider l’humanité sur le chemin qui mène à Dieu.

Sur 1,5 milliard de musulmans, le monde arabe en compte 300 millions, dont 230 millions d’arabophones

Ce même courant considère que le Livre Saint est un droit commun à toutes les nations et autorise donc sa traduction. Cependant, il souligne que cette traduction porte sur le sens apparent, tout en respectant l’avis des exégètes, car elle ne peut aboutir au sens minutieux auquel seuls les savants les plus avertis accèdent. Cette traduction ne sera pas appelée Coran, ni parole de Dieu. Elle ne jouit pas non plus de son respect juridique et ne dépasse pas le statut d’exégèse et de simple explication des significations coraniques.

 

Sur un milliard et demi de musulmans, le monde arabe en compte à peine 300 millions dont 230 millions seulement sont arabophones. Quel regard portent alors les détracteurs de la traduction du Coran sur l’islam de plus d’un milliard de non-arabophones? Et sur celui de toute cette population arabophone et néanmoins analphabète. Ou encore sur l’islam des populations alphabétisées, qui ne maîtrisent pas suffisamment l’arabe pour s’éblouir devant l’I’jaz du verbe coranique?

 

La vocation universelle du Coran induit incontestablement sa traduction complète. Vouloir à tout prix l’emprisonner dans la sphère arabe l’exclut de la dynamique intellectuelle mondiale et le prive de l’atout précieux que sont les langues vivantes.

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