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Sur les traces de Marco Polo

Dîn Wa Dunia | 6 mars 2018 à 11 h 25 min | Mis à jour 6 mars 2018

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Sur les traces de Marco Polo
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Marianne Roux aime se définir comme « une Française orientalement modifiée ». Passionnée par les relations entre l’Europe et le monde musulman, cette diplômée en sociologie comparée des religions a longtemps travaillé au Maroc et en Egypte dans l’enseignement et la coopération internationale.
Dans ces carnets de voyage en Iran, elle pose son œil acéré de sociologue et de globe-trotteuse impénitente sur le pays aux mille et un mystères.

 

C’est depuis la gare routière de Yazd, où je prends le soleil tout en grignotant des pistaches, que je revêts mes atours de Schéhérazade pour vous conter mes nouvelles aventures. En fond sonore, on entend l’appel à la prière (adhan) version chiite: «Allah Akbar, Achhadou ana la ilaha ila lah, achhadou ana Mohammed rassoul Allah wa Ali wali Allah». Le voyage se poursuit, les jours passent et offrent de nouveaux paysages qui ne ressemblent en rien aux précédents.

 

Quitter la majestueuse Ispahan a été difficile, son nom seul fait rêver et sa splendeur est inégalée. Outre ses mosquées et ses palais, les parcs et les ponts, comme le célèbre Si-o-Seh Pôl (pont aux trente-trois arches), sont des lieux propices à la convivialité ou à la contemplation, c’est selon l’humeur. On y croise beaucoup de monde, les Iraniens adorant pique-niquer partout et à toute heure: ils posent une nappe et entament leur sandwich en famille ou entre amis (certains ont même un petit réchaud). D’autres lisent des ghazals de Hafez ou de Saadi, dont des mini exemplaires sont en vente dans la plupart des librairies. Les parcs et les rues sont très propres et les Iraniens s’approprient l’espace public, tous âges et genres confondus. Tous les jours, je croise des dizaines d’étudiant(e)s en beaux arts dessinant des monuments.

Le goût du safran

Les maisons traditionnelles de thé (tchaïkhuneh) où l’on peut fumer le narguilé (en Iran, le tabac n’est pas parfumé comme en Egypte, on fume principalement la chicha avec du tabac pur) sont très appréciées des locaux. Cependant, si vous êtes une femme, ce plaisir vous est interdit dans certaines d’entre elles. Faute de chicha, je me rabats sur les biscuits au safran ou à la cardamome, avec un thé au nabat (batônnets de sucre cristallisé). A moins que je succombe au bastani, la fameuse glace au safran et à l’eau de rose avec des pistaches effilées... Un délice.

 

 

Entre Téhéran et le plateau central, en dehors des villes, l’horizon est désertique avec des collines rocailleuses. Une aridité extrême et peu engageante. Et puis soudain, au pied des déserts de Dasht-e-Kavir et Dasht-e-Lut, Yazd apparaît, cernée de caravansérails qui ponctuaient autrefois la route de la soie. La ville, qui a près de 3000??ans, est reconnue par l’UNESCO comme l’une des plus anciennes cités du monde. Dans le vieux Yazd, ne pas se perdre est une gageure?: les venelles entrelacées s’apparentent à un labyrinthe et toutes les maisons en pisé et aux toits plats sont semblables. On pénètre donc par une ruelle pour ensuite tourner et tourner sous le soleil d’or en essayant de suivre les voûtes ombragées à la recherche d’un peu de fraîcheur. Cela fait partie du jeu, marcher sur les pas de Marco Polo mérite bien cela?! L’auteur du Livre des Merveilles a parcouru cette oasis au 13e siècle. Plus récemment, au début du siècle dernier, un autre grand nom de la littérature y a séjourné: Lord Byron. Ici, le temps semble suspendu, seules les mobylettes que l’on croise sporadiquement vous rappellent qu’on est en 2015.

 

L’ambiance de Yazd diffère des autres villes. Ici je n’ai pas croisé de groupes de touristes mais seulement des backpackers, la plupart voyageant seuls, comme moi. Beaucoup d’entre eux faisaient un tour du monde, comme cet Australien qui voyageait depuis deux ans et demi et avait vu plus de 100 pays. J’ai également fait la connaissance de Abderrahmane, qui fait partie de la minorité des Arabes iraniens (qui représentent 3% de la population). Du coup, je me suis retrouvée à parler en arabe égyptien avec un Iranien ! Voyager seule et en tant que femme est très agréable, vous suscitez l’attention et la curiosité, les gens vous demandent si vous n’avez pas peur, d’où vous venez… dans tous les cas, les questions fusent. A Yazd, j’ai assisté à un entraînement dans une zourkhaneh (littéralement «?maison de la force?»). Le deuxième sexe ne peut généralement pas y accéder, mais à Yazd, c’est permis et je ne voulais pas manquer l’occasion?! C’est un petit gymnase souterrain où les athlètes (pahlevan) s’entraînent dans une fosse octogonale au rythme des chants du morshed (guide qui scande, avec son tambour, des sortes d’incantations à la gloire des imams Ali, Hussein ou Reza). La lutte iranienne date de la période pré-islamique et fut un temps contrainte à la clandestinité pendant la conquête arabe. Avec la dynastie safavide, elle fut largement encouragée comme un instrument de résistance culturelle et d’affirmation identitaire chiite contre le sunnisme. En effet, il ne s’agit pas d’un simple sport, les règles qui régissent la lutte sont intimement liées à un code de conduite éthique et religieux. Certains des exercices pratiqués s’apparentent à la transe des derviches tourneurs… Je suis restée plus de deux heures à les observer, littéralement fascinée.

 

Yazd et ses alentours offrent un visage millénaire et démontrent l’ingéniosité du peuple perse?: les bagdir s’élèvent dans chaque village, ces tours de vent sont comme des hautes cheminées rectangulaires qui capturent l’air frais, lequel descend ensuite ventiler les foyers. Une climatisation avant l’heure pour échapper à l’épouvantable chaleur de l’été, dans ces villes à la lisière du désert,  la température frôle parfois les 50?degrés… Il y a aussi les qanat, un système d’irrigation qui consiste en une longue galerie souterraine de drainage.

 

Puisant l’eau de la fonte des neiges, la qanat l’achemine vers l’oasis où se trouve également des réservoirs d’eau et des chambres de glace qui stockent l’or bleu pour l’été.

 

J’aimerais vous parler des temples du feu zoroastriens, mais ce sera pour ma prochaine chronique inchallah.

 

Je vous embrasse,
Marianneh

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