Roumî, vie et oeuvre d'un poète mystique

Dîn Wa Dunia | 21 février 2018 à 11 h 59 min | Mis à jour 21 février 2018

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Roumî, vie et oeuvre d'un poète mystique
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Jalâl ud-Dîn Roumî, figure majeure du soufisme, a profondément marqué de son empreinte ce courant ésotérique musulman. Plus de sept siècles après son décès, ses enseignements continuent à inspirer ses disciples qui viennent par centaines de milliers le célébrer tous les ans, du 7 au 17 décembre à Konya, en Turquie. Portrait d’un poète mystique au rayonnement universel.

 

Roumî est né quatre fois, une fois en tant qu’esprit dans les cieux, une deuxième fois en tant qu’humain à Balkh(1). Mais sa troisième naissance, celle de poète mystique, à Konya(2), est survenue suite à une douloureuse déchirure. Une séparation qui a ravivé le chagrin des séparations passées, celle d’avec son maître spirituel, son inséparable ami, Shams ed-Dîn Tabrizi.

 

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Celle-ci a non seulement accéléré le plein accomplissement de sa maturité spirituelle, mais nous a également offert l’une des plus belles œuvres mystiques de la littérature persane et amené la pratique du Samâ’, toujours vivante à nos jours. Plus que la rencontre donc, c’est la séparation qui a été le déclic créateur, permettant la venue au monde d’un poète ivre. Ne devons-nous pas subir nous-mêmes la déchirure de la sortie du ventre de notre mère afin de venir à la vie? Afin d’être, tout simplement?

 

30 septembre 1207 Naissance à Balkh dans le Khorasan (actuel Afghanistan). Son père, Bahâ ud-Dîn Valâd (1148-1231), est un maître soufi réputé. Sa mère, Mu’mine Khatûn, fille de l’émir de Balkh, appartient à la lignée du calife Ali. 

1219 Fuit l’invasion mongole avec sa famille pour Arzanjân (Arménie) puis Lâranda (Anatolie, Turquie) et enfin Konya.

1226 Epouse Gauher Khâtûm, mère de ses deux aînés, Sultân Valâd et ‘Alâ ud-Dîn Tchelebi.

1229 Décès de sa première femme.
1231 Epouse en secondes noces Karra Khatûn, mère de ses deux cadets, Amir Muzaffar al-Dîn Muhammad Chelebi et Malika Khatûn.

1227-1240 Devient le disciple de Burhân od-Dîn Muhaqqîq Tirmidhî, qui l’envoie étudier à Alep et Damas.

1240 Retour à Konya. Enseigne la loi canonique.

1244 Rencontre son maître spirituel Shams ed-Dîn Tabrizi.

1247 Disparition de Shams ed-Dîn Tabrizi.

17 déc 1273 Décès à Konya.

 

Le thème de la séparation, à la fois du Créateur et du Neyestan (endroit premier de nos origines où les âmes préexistaient), de son Balkh natal et de Shams ed-Dîn Tabrizi , sera redondant dans l’œuvre de Mawlânâ(3).

«L’union: Voilà les jardins du Paradis.
La séparation: Voil
à les tourments de l’enfer.
L’amour est
éternel, l’univers est son vêtement,
Il met
à nu celui qui est vêtu, voilà la clé de l’énigme», disait ainsi Roumî.

Ce thème composera les 18 vers introductifs de son ouvrage monumental de 25 000 distiques, le Mathnawî(4).

Le Mathnawî, sublime de poésie et de sagesse 

Cet ouvrage de six volumes se veut un «tafsir», une interprétation en vers et en fables du Coran, afin de tenter de rendre visible l’invisible. Même si Mawlânâ lui-même se plaint que son dessein est impossible, que l’on ne pourrait sincèrement comprendre ses dires que si l’on expérimente cela par nous-mêmes, et que les mots aussi beaux soient-ils ne pourront jamais illustrer la beauté du Divin et de la Rencontre Divine.

 

Il commence donc cet ouvrage par 18 vers introductifs, le Neyname (Le Livre du Ney, ou Le Chant du Roseau), considérés comme l’essence même du message de Roumî. Ecrits de la main de Mawlânâ, ils étaient destinés à être les seuls et uniques vers nous parvenant, si ce n’était l’insistance de Husâm ed-Dîne Chelebî, l’un des compagnons de Roumî, qui l’a prié d’en écrire davantage. Il n’en écrira pas mais en prononcera, souvent en état d’ébriété spirituelle, fréquemment aussi en présence de nombreuses personnes autour de lui. Il passera parfois des heures à énoncer les fables composant le Masnavî. Husâm ed-Dîne Chelebî sera son compagnon et scribe fidèle(5).

Le Neyname, cri de cœur d’une flûte arrachée à sa roselière

Alors que le premier commandement de l’islam nous exhorte à lire, « Iqraa ! » (Lis !), Mawlânâ, lui, commencera son Masnavî par « Beshnou », « Ecoute » en persan, « Ismaâ » en arabe (d’où est venu le nom du Sama’).

 

Par ce premier commandement, Mawlânâ donne une importance à l’écoute. L’écoute de l’harmonie, de la symphonie de la nature et de l’univers, l’écoute du silence, l’écoute du divin, l’écoute de soi et de l’autre, l’écoute des messages cachés de l’Univers.

 

Ce que Mawlânâ nous invite à écouter dans ses écrits, c’est aussi la plainte de la flûte (symbole de l’homme spirituellement mûr), arrachée à son jardin originel. Cette complainte se nourrit de la nostalgie des plaisirs goûtés dans les Cieux par les âmes demeurant ici-bas. Des âmes qui se lamentent, incomplètes car séparées de leur Aimé (Dieu) et de leur Neyestan. 

 

Parfois roseau, parfois flûte, le terme ney  est utilisé à la fois comme symbole de l’homme, symbole de Roumî lui-même, mais aussi comme image de l’« homme parfait » (Al-insân al-kâmil ), ayant atteint un certain degré de maturité spirituelle. Cet homme parfait doit être vidé de son égo, tout comme un roseau doit être vidé de sa substance afin de devenir flûte.

Ces substances ne peuvent être vidées que par un feu destructeur/créateur, le feu de l’Amour qui annihilera l’égo, transformant ainsi l’être en une personne capable de recevoir le message céleste et de voir les secrets de la beauté divine.

 

Au-delà de cette symbolique, ce qui anime le ney, c’est le souffle.  Ne faut-il pas souffler dans une flûte afin qu’elle émette un son ? Mawlânâ en fera un parallèle avec le souffle divin qui nous anime, nous humains.

La danse des derviches tourneurs, célébration d’un mariage céleste

Jalâl ud-Dîne Rumi décède le 17 décembre 1273, Konya est en deuil.  Ce jour, il le prédisait jour de communion avec Dieu, et l’appelait Shab-i Arus  en persan, la nuit de noces. Aujourd’hui encore, on célèbre ce mariage céleste tous les ans, du 7 au 17 décembre à Konya, commémorant la disparition physique du Maître et sa quatrième naissance, cette fois auprès de son Bien-Aimé.

Après son décès, les générations suivantes se devaient de connaître ses enseignements. Or pour perpétuer son legs, quelle autre chose que la danse ! La danse et la musique. Une danse en harmonie avec le monde, une ronde des planètes et des atomes. Selon Roumî, si tout se meut, c’est qu’il y a des notes musicales et des expressions qui glorifient Dieu, que l’oreille « immature » peine à percevoir. Il dira à ce propos :

«Plusieurs chemins mènent à Dieu, j’ai choisi celui de la danse et de la musique».

C’est Shams ed-Dîn Tabrizi qui a initié Roumî, érudit sobre, à cette danse mystique. A sa disparition, son fils aîné Sultân Valâd et Husâm ed-Dîne Chelebî, tour à tour, prendront en main l’organisation de l’héritage mevlévi(6), à travers le Sama’.

Roumî est mort, Vive ses enseignements !

Savant, théologien et jurisconsulte musulman, Roumî a passé toute sa vie à étudier le Coran et les sciences religieuses. Pour ce grand penseur mystique, combiner l’interprétation littérale à l’interprétation profonde est essentiel à la compréhension du message dans son ensemble. Les paraboles contenues dans le Coran portent en elles des messages difficilement perceptibles pour le commun des mortels, des vérités cachées.

Vérités auxquelles nous ne pouvons accéder que si nous passons par des étapes de domptage de l’égo (tahdhîb al-nafs) et d’annihilation de soi, par un long travail spirituel nécessitant patience et persévérance. En d’autres termes, nous ne pouvons atteindre le sens intérieur du Coran, si nous n’avons pas pu pénétrer les dimensions les plus profondes de nous-mêmes ; en purifiant notre esprit afin de pouvoir regarder la chose avec ce que Roumî appelle les « yeux du cœur ». Aussi, comment connaître Dieu si nous ne nous connaissons pas nous-mêmes ? Cette connaissance de soi et de Dieu ne peut passer que par l’Amour. Cet Amour est le feu qui nous transforme :

«Si tu parviens à te connaître totalement, si tu peux affronter honnêtement et durement à la fois tes côtés sombres et tes côtés lumineux, tu arriveras à une forme suprême de conscience. Quand une personne se connaît, elle connaît Dieu.», écrit Shams ed-Dîn Tabrizi.

L’Humanisme contre l’Obscurantisme 

Mawlânâ nous explique que lorsque l’on accède à une certaine connaissance de Dieu, il devient difficile de se définir d’une religion. On voit au-delà des divisions, des frontières physiques, ethniques ou spirituelles, au-delà des artifices. C’est le noyau du message qui importe.

 

Nos âmes sont toutes venues du même endroit et n’ont point d’ethnie ou de religion. Nous sommes tous du même toit et nous y retournerons tous. Les différentes religions ne sont qu’un chemin parmi tant d’autres de retour vers l’origine, de retour vers Dieu. Et chacune d’elle comporte une part de vérité non tangible par les humains, nécessitant une lecture ésotérique:

« La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve », disait Roumî à ce propos.

L’ijtihâd, une nécessité religieuse, le Jihâd, un combat contre « soi »

Ce que Shams et Roumî nous enseignent sur la charî‘a (ensemble des lois et règles islamiques), c’est que celle-ci est avant tout une lumière qui éclaire le chemin à suivre, nous obligeant à aller de l’avant. La religion se doit donc, à la lueur du passé, se mouvoir dans le temps, elle doit être universelle et intemporelle, non figée. D’où la nécessité de l’ijtihâd (effort de réflexion), qui doit également être un effort personnel de réflexion.

 

Le jihâd, quant à lui, qui a la même racine étymologique que l’ijtihâd, est, selon Mawlânâ, un combat contre notre “égo” qui nous aveugle et nous empêche de voir les choses telles qu’elles sont. Nous avons beau chercher des ennemis extérieurs, c’est notre égo qui est notre véritable ennemi et c’est donc contre ce “soi” qu’il faudra poursuivre le plus grand combat.

 

Le jihâd est donc selon Roumî, personnel, spirituel et intérieur. La quête doit être celle de Dieu uniquement, car Dieu suffit. Ceux qui recherchent les houris et les quatre rivières du Paradis, cherchent là leurs propres intérêts et non la proximité ou l’union désintéressée avec Dieu.

 

Tout au long de sa vie, Mawlânâ a été le chantre de la coexistence entre les peuples et les religions. Sa voix a souvent été étouffée au profit de lectures plus radicales du Coran. Aujourd’hui plus que jamais, les musulmans, las du son des bombes et des tirs, devraient pouvoir profiter de cette douce mélodie et ainsi suivre le premier commandement de ce Maître mystique…écouter.

 

(1) Balkh: Cité du Khorasan antique, dans le nord de l’Afghanistan actuel. Entièrement détruite lors de l’invasion des Mongols de Gengis Khan en 1221.

(2) Konya: Ville du centre-sud de la Turquie, dans la région de l’Anatolie centrale. Capitale des Seldjoukides de Roum de 1097 à1302.

(3) Mawlânâ: «?Notre maître?», surnom donné à Roumî par ses disciples.

(4) Mathnawî: Se transcrit aussi Masnawï, Masnavi ou Mesnevi.

(5) Tout au long de sa vie, Roumî aura trois compagnons :  Shams ed-Dîn Tabrizi, Salah ed-Dîn Zarkoub et Husâm ed-Dîne Chelebî.

(6) L’ordre Mevlevi, souvent appelés «  Derviches tourneurs », est conduit aujourd’hui par le 20e arrière-petit-fils de Roumî, Faruk Hemdem Celebi.

« Le Coran est comme une jeune mariée : tu essaies de retirer son voile, et elle ne te montre pas son visage.

Au moment où la jeune mariée qu’est le sens du Coran retire son voile, le royaume de la foi est dénué de trouble.

Si l’examen du Coran ne te donne aucune satisfaction et ne te dévoile rien, c’est parce qu’il refuse que tu retires le voile ; il a rusé avec toi en se montrant comme laid ; il te dit: «je ne suis pas cette beauté.» Le Coran est capable de se montrer sous l’apparence qu’il veut. Mais si tu ne cherches pas à lui ôter le voile, tout en œuvrant à son contentement, en arrosant son champ, et en lui rendant service de loin, par tout ce qui peut lui donner satisfaction, alors, sans que tu ne retires le voile, il se montrera à toi. »

Roumî, le Coran et l’allégorie de la jeune mariée

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