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La musique, fenêtre sur le Divin

Dîn Wa Dunia | 12 février 2018 à 11 h 12 min | Mis à jour 12 février 2018

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La musique, fenêtre sur le Divin
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La musique est certainement l’art le plus transcendant de tous. Elle franchit allègrement les frontières de l’espace, des castes et du temps, abat avec légèreté, grâce et désinvolture les barrières érigées par l’Homme pour mieux atteindre les âmes et les cœurs de tous les hommes.

La musique se moque des appartenances, des tribus, des croyances ou des ethnies. Elle est ce langage universel, cette langue cosmopolite, qui par sa beauté, sa puissance et le ravissement qu’elle procure, parvient à nous réunir, chamboulant nos préjugés, nos repères, nos certitudes et nos émotions.

 

La musique souvent est cette tour de Babel, érigée non pour défier le Tout-puissant et lui désobéir comme le rapporte la légende biblique, mais au contraire dans le dessein de mieux s’en approcher. De se regrouper pour mieux le connaître et mieux l’aimer. Dieu, Elohim, Allah, quel que soit le nom qu’on lui donne, l’essentiel est de lui faire parvenir notre dévotion. La musique devient alors acte d’amour et de foi. Elle escorte aussi les étapes majeures et les grands événements de la vie socio-religieuse : naissance, baptême ou sabaâ, circoncision, khtana ou brit milah, communion, bar et bat mitzvah, mariage, enfantement, anniversaires, fêtes, grands repas de famille et commémorations, funérailles, deuil...

Ainsi, dans la joie comme dans le malheur, la musique rassemble ou console la communauté confessionnelle ou le groupe social.

 

Mais de tous temps, et bien avant la naissance des religions abrahamiques, les sociétés animistes, du vaudou africain au chamanisme amérindien en passant par le totémisme aborigène, ont cherché à communiquer avec la Nature et ses éléments, les esprits des morts ou les âmes tourmentées des vivants. La danse et le chant accompagnaient les rites destinés à invoquer, supplier ou honorer la terre nourricière, les forces invisibles et supérieures ou les génies protecteurs.

 

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Plus tard, le polythéisme gréco-romain, tout en séparant la résidence des dieux de celle des hommes, conférera à la musique, « l’art des Muses », une place toute aussi primordiale. Pilier de l’éducation civique, la musique est aussi dotée dans la mythologie gréco-latine d’une puissance incommensurable, celle-là même qui permet à Orphée de charmer les animaux sauvages, d’émouvoir les êtres inanimés et même de faire fléchir le dieu Hadès avec sa lyre d’Apollon.

 

La première des trois grandes religions monothéistes accordera elle aussi à la musique une place essentielle dans ses récits fondateurs et sa liturgie. Ainsi, les Hébreux sortent de la Mer Rouge en chantant pour fêter leur délivrance du joug de Pharaon. L’angoisse et l’agitation dont souffre le roi Saül s’évanouissent sous les douces mélodies de la harpe du futur roi David et le Chir ha-chirim, le Cantique des Cantiques, le livre le plus poétique de la Bible, se veut une déclaration allégorique de l’amour entre Dieu et le peuple d’Israël. En somme, dans la tradition juive, le chant est intrinsèquement lié à la prière et à la relation au Créateur.

 

Psaumes, hymnes ou cantiques spirituels, le christianisme sanctifiera à son tour la musique destinée à glorifier et louer Dieu mais aussi à exhorter les chrétiens entre eux. Le deuxième concile du Vatican (25 janvier 1959) réuni par le Pape Jean XXIII rappellera à ce titre « le trésor inestimable créé par la tradition musicale de l’Eglise universelle (…) qui l’emporte sur les autres arts car partie nécessaire ou intégrante de la liturgie solennelle ». L’histoire du christianisme a par ailleurs été marquée par des œuvres musicales sacrées monumentales.

Quelle âme peut rester insensible devant la beauté profonde, la puissance vocale et instrumentale de chefs-d’œuvre tels « les Passions » de Jean-Sébastien Bach, le « Requiem allemand » de Brahms ou « la Messe Es-Dur D.950 » de Franz Schubert ?

 

La période antéislamique et les premiers siècles de l’Islam verront eux aussi se développer une vie artistique et musicale très féconde, dans une singulière symbiose entre sacré et profane, mélange subtil et exquis d’influences arabes, byzantines et persanes.  De la Mecque à Médine, de Bagdad à Cordoue en passant par Damas, toutes les grandes capitales du monde musulman connaîtront leur âge d’or musical.  Selon les genres, les événements et les lieux, la musique était une façon de célébrer les plaisirs de la vie terrestre, de louer le Prophète et ses compagnons ou de se connecter au Divin.  Cela est particulièrement vrai dans le soufisme, la mystique de l’islam, où la transe spirituelle, qui permet d’entrer en communion avec Allah, s’obtient par la musique, le chant et la danse.

 

La musique comme acte de foi donc. Mais aussi comme outil de régulation sociale. Du carnaval de Venise à celui de Rio de Janeiro en passant par les lilat gnaoui d’Essaouira, la musique guide les bals masqués, les danses lascives ou les rituels de transes.

Elle désinhibe en même temps qu’elle soulage, déchaîne nos démons intérieurs et laisse s’exprimer le temps d’une fête ou d’une nuit ce qui est caché, prohibé ou tu les jours ordinaires. La musique s’érige ainsi en thérapie individuelle et catharsis collective.

 

La musique comme acte de foi, comme outil de régulation sociale mais également comme fédérateur des masses et baromètre de la santé politique de l’Etat. Cinq siècles avant notre ère, le philosophe chinois Confucius diagnostiquait déjà: «Pour savoir si un pays est bien gouverné, il suffit d’écouter sa musique».

Une musique qui se doit d’être authentique mais surtout libre. Affranchie des codes, des tutelles et des interdits, libre de créer et de se renouveler à l’infini, de se nourrir d’éléments extérieurs tout en préservant ses racines et son identité originelle et originale. Libre mais soutenue dans son développement, son rayonnement et ses conquêtes par les princes, les mécènes et les gouvernants. Car si la musique fait se reluire l’image d’un pays parmi les autres nations, elle est aussi cet art qui éduque les générations futures. A l’autodiscipline et l’autocontrôle, à la créativité, à la réflexion et à la pensée critique, à la persévérance, à l’estime de soi, à l’extériorisation et à l’ouverture aux autres.

 

En substance, à former des adultes équilibrés et sereins, conscients de leur singularité et de la richesse de leur apport individuel à la collectivité. Des citoyens solidaires mais pas conformistes, respectueux des lois mais lucides sur le péril de la pensée unique, de l’uniformité et de la «pureté» fantasmée, terreau de tous les intégrismes, lit de tous les fascismes.

 

C’est très certainement pour toutes ces raisons que les obscurantistes abhorrent tant la musique. Dans leur inquisition contre cette dernière et à l’encontre de l’art en général, ils veulent entraver le chemin vers le Divin. Une voie qu’ils cherchent à confisquer en faisant taire toutes les voix contraires à leur idéologie, à coups de fatwas, d’anathèmes puis de glaives ou de bombes quand les intimidations verbales ne suffisent plus.

Devrions-nous leur laisser le monopole du spirituel et du sacré? Ou au contraire, leur opposer notre résistance en faisant triompher le son des harpes, des ouds et des guitares sur le silence suffocant des ténèbres?

 

 

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