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Mohamed Ali, requiem pour un champion

Dîn Wa Dunia | 12 janvier 2018 à 10 h 11 min | Mis à jour 12 février 2018

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Mohamed Ali, requiem pour un champion
Mohamed Ali accomplissant la prière à la mosquée Hussein du Caire, en 1964.
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Plus que son palmarès légendaire, ce sont les combats hors du ring de Mohamed Ali qui ont marqué les esprits. Le verbe poétique et sûr, il est devenu un rare modèle de courage pour les communautés noire et musulmane des Etats-Unis et d’ailleurs.

 

Vendredi 3 juin 2016. Mohamed Ali n’est plus. L’émotion est immense, et partout les hommages se multiplient pour celui qui a non seulement vu, mais aussi fait les choses en grand.

C’est d’abord sur le plan sportif, en tant que boxeur hors pair, que celui qui se dénomme initialement Cassius Clay se forge une notoriété mondiale. La rage de vaincre de ce beau champion afro-américain du ring émane des expériences et blessures ayant marqué son enfance. Il grandit dans les années 1940 et 1950 à Louisville, au Kentucky ; un Etat où les inégalités sociales sont doublées de ségrégation raciale. Sa mère, femme de ménage auprès de familles blanches, et son père, vendeur de gravures commerciales et religieuses, s’attacheront à lui offrir une éducation.

 

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Clay a 12 ans lorsqu’il s’intéresse à la boxe après avoir été victime d’un vol de vélo. Le lendemain de l’incident, l’agent auquel il s’était plaint commence son apprentissage. C’est donc un profond sentiment d’injustice envers une Amérique loin d’offrir les mêmes chances à tous qui marquera tant sa carrière de boxeur que sa destinée hors du ring. Le succès est au rendez-vous et les événements se précipitent. En 1960, à seulement 18 ans, Clay remporte la médaille d’or des mi-lourds aux Jeux olympiques de Rome. En 1962, il rencontre un certain Malcolm X qui le soutient et devient son ami et mentor.

En 1964, Clay est champion du monde des poids lourds. Il n’a que 22 ans.

Cassius Clay devient Mohamed Ali

Malcolm X joue alors un rôle décisif dans sa vie. Déjà connu pour son engagement envers les Afro-Américains, Malcolm X est membre de l’organisation Nation de l’Islam (NOI), dont il est l’un des prêcheurs les plus populaires. C’est l’époque du mouvement afro-américain pour les droits civiques, porté par Martin Luther King. Pourtant, la NOI se différencie radicalement de ce mouvement en ce qu’elle répond au ségrégationnisme blanc par le séparatisme nationaliste noir, son but ultime étant la création d’un Etat. Aussi, la NOI critique fortement le mouvement intégrationniste et universaliste pour les droits civiques. Quant à la dimension religieuse de l’organisation, elle est de nature politique et liée au fait que l’islam avait été interdit aux esclaves. L’islam pratiqué par la NOI étant de plus très hétérodoxe, l’organisation a souvent été perçue comme une secte menée par son chef, Elijah Muhammad.

 

En 1964 donc, peu après l’obtention de son titre de champion du monde, Cassius Clay rejoint la NOI et devient Cassius X ; un changement qui marque comme chez Malcolm X le refus de porter son nom d’esclave, différent du nom perdu de ses ancêtres. C’est Elijah Muhammad qui lui donne ensuite le nom de Mohamed Ali, plus musulman. L’effet d’annonce est immédiat. Et si, dans un premier temps, nombreuses sont les personnes qui refusent de l’appeler par son nouveau nom, le jeune boxeur reste déterminé.

 

Quelques semaines seulement après cette annonce, Malcolm X quitte la NOI pour des raisons politiques et religieuses. Alors qu’il avait été fortement influencé par un père baptiste refusant l’intégration des Afro-Américains à la société, X finit par se rapprocher du mouvement pour les droits civiques. De même, lors de son pèlerinage à La Mecque effectué en cette année charnière de 1964, X constate que la communauté musulmane est diverse et plurielle, contrairement aux enseignements de la NOI. Il rejoint alors l’islam sunnite, plus orthodoxe, et adopte le nom musulman de Malek El-Shabazz. C’est dans ce contexte que Ali prend une décision qu’il va regretter amèrement par la suite : il se détourne de X pour suivre Elijah Muhammad. L’année suivante, en 1965, X est assassiné. Mais l’empreinte qu’aura laissée ce dernier sur Ali ne disparaîtra pas avec sa mort.

Le porte-voix des Black Muslims

En rejoignant la NOI, Ali entre dans une phase très militante. Celui qui affirmait fièrement « Black is beautiful » incarne désormais les Black Muslims. Il se rend notamment en Egypte où il rencontre Gamal Abdel Nasser et lève un poing plein de défiance devant les pyramides de Gizeh. Aussi, il défend avec force la cause palestinienne, et aura l’opportunité de se rendre, en 1985, à la mosquée Al Aqsa à Jérusalem. En 1966, Ali surprend encore lorsqu’il refuse l’enrôlement au sein de l’armée pour combattre au Vietnam.

Invoquant des raisons religieuses, il affirme aussi ne rien avoir à reprocher au Viêtcong –« Aucun Vietnamien ne m’a jamais traité de nègre »–, ajoutant ainsi sa voix à celles des nombreux pacifistes dénonçant cette guerre.

Conséquence directe : il est interdit de ring et perd son titre jusqu’à ce que la Cour suprême le réhabilite en 1970. Alors que beaucoup croient sa carrière terminée après cet arrêt prématuré, il n’en est rien. Son retour sur le ring, au début des années 1970, marque au contraire l’apogée de sa carrière. Avec ses combats très attendus organisés aux quatre coins du monde, il contribue à l’essor de la boxe dans de nouvelles contrées, en même temps qu’il braque les projecteurs sur un tiers-monde émergent. En 1976, il devient le premier boxeur triple champion du monde.

« Peu importe à quelle religion vous appartenez ; si vous êtes une bonne personne, vous recevrez la bénédiction de Dieu »

Hors du ring, il effectue de nombreux voyages qui font évoluer son engagement et sa foi. Il dira ainsi : « Dieu m’a donné la boxe pour me permettre de rencontrer le monde .» En 1972, alors qu’il a fondé une association de lutte contre la pauvreté, il effectue un voyage en Afrique qui le mène notamment au Maroc. A Casablanca, il se rend à un orphelinat puis à la mosquée, avant de remporter un combat de boxe au Complexe Mohammed V. Lors de la conférence de presse qui suit, il fait l’éloge de l’islam et souligne les fondements religieux et moraux des valeurs de paix et de générosité.

 

Toujours en 1972, Ali effectue son pèlerinage à La Mecque, suivant le même cheminement spirituel que Malcolm X. En 1975, dix ans après l’assassinat de ce dernier, il se convertit à son tour à l’islam sunnite. Un autre Ali émerge, moins radical dans ses prises de position, plus apaisé envers lui-même et les autres.

 

Interrogé par LA Times, Munther Dajani, professeur de sciences politiques à l’Université Al Qods à Jérusalem Est, souligne que Ali faisait consensus dans le monde arabe :

« Les musulmans conservateurs l’aimaient parce qu’il est devenu musulman, et les gens de gauche aimaient le fait qu’il défiait l’ordre établi. »

Le champion du ring à la conquête des cœurs

Alors qu’il met fin à sa carrière à la fin des années 1970, il déclare lors d’une interview télévisée qu’une fois à la retraite, il se préparera à rencontrer Dieu en faisant le bien autour de lui. Il affirmera ainsi que

« les services rendus aux autres constituent le loyer que l’on paye pour notre chambre ici sur Terre ».

Des paroles aux actes, il effectue des missions de bonne volonté en Afghanistan et en Corée du Nord, fait livrer des médicaments à Cuba, sous embargo, se rend en Irak durant la première guerre du Golfe pour obtenir la libération de dizaines d’otages, et se déplace en Afrique du Sud pour rencontrer Nelson Mandela à sa sortie de prison.

 

Avec une volonté intacte malgré la maladie de Parkinson qui se déclare en 1984, il crée dans sa ville natale de Louisville une fondation venant en aide aux personnes touchées par la maladie ; maladie qu’il expose au monde entier en 1996 lorsqu’il allume avec difficulté la vasque olympique à Atlanta. Il déclare à cet égard :

«Dieu m’a donné la maladie de Parkinson pour me montrer que je n’étais qu’un homme comme les autres, que j’avais des faiblesses comme tout le monde.»

L’évolution spirituelle

Sa quête spirituelle se poursuivant, son islam, quoique toujours d’obédience sunnite, tend de plus en plus vers une acception imprégnée de soufisme, embrassant une perspective profondément humaniste d’universalisme et de tolérance. Il s’intéresse à la pensée et aux pratiques mystiques au sein de l’islam, et s’ouvre aux autres religions. A son biographe Thomas Hauser il confie : « Peu importe à quelle religion vous appartenez ; si vous êtes une bonne personne, vous recevrez la bénédiction de Dieu.»

 

En 2004, sa fille Hana dira de lui qu’il est « plus spirituel maintenant que religieux » ; il a arrêté par exemple de prier cinq fois par jour. En outre, Ali a rencontré Inayat Khan, un maître soufi aux enseignements islamiques mystiques et universels, dont il gardait une collection de ses œuvres, qu’il considérait comme étant les meilleurs livres au monde. Selon Zia Inayat Khan, petit fils du maître soufi, Ali aurait « vénéré tous les prophètes saints, y compris les non-coraniques tels que Bouddha » ; une universalité en accord avec la vision du maître. Aussi, sa propre famille s’est ouverte à d’autres religions. Sa fille Khalia a en effet épousé Spencer Wertheimer, de confession juive ; et lorsque son petit-fils, né de cette union, a souhaité embrasser le judaïsme, Ali a participé avec joie à sa bar-mitsva.

« Les dirigeants politiques devraient user de leur position pour favoriser une meilleure compréhension de l’islam »

Une évolution spirituelle toutefois sans consensualisme. En 2001, après les attentats du 11 septembre, il rappelle que « l’islam est une religion de paix », déplorant le fait que « le monde voit un certain groupe de suiveurs de l’islam ayant causé cette destruction, alors qu’il ne s’agit pas de véritables musulmans, mais d’un groupe de fanatiques racistes qui se disent musulmans ».

 

Récemment, en 2014, en réaction au meurtre de Trayvon Martin, il exprimait son soutien au mouvement américain « Black lives matter » ; un soutien aujourd’hui lourd de sens alors que la situation reste tendue aux Etats-Unis. Plus récemment encore, suite aux attaques terroristes qui frappaient Paris, il dénonçait dans un communiqué de presse les propos anti-musulmans et anti-immigration du candidat républicain à la présidentielle Donald Trump : « Nous, musulmans, devons nous opposer à ceux qui utilisent l’islam pour promouvoir leurs intérêts personnels. » Et d’ajouter, « les dirigeants politiques devraient user de leur position pour favoriser une meilleure compréhension de l’islam ».

Une foi universaliste et unificatrice

Aussi, les funérailles qu’il avait planifiées, et qui se sont déroulées sur deux jours à Louisville, reflétaient toute l’humanité du champion. Il souhaitait que ces obsèques transmettent son dernier message au monde, faisant le nécessaire pour que toutes les croyances soient représentées. Il y a d’abord eu la janaza, la prière funéraire musulmane, ouverte à tous, sans distinction religieuse. Parmi les personnalités marquantes, le révérend Jesse Jackson, ainsi que le chanteur britannique Yusuf Islam, alias Cat Stevens, dont le cheminement spirituel est étonnamment similaire à celui du défunt. Puis le cortège funèbre a été salué par des dizaines de milliers de personnes unies par ce dernier hommage. Enfin, avant une mise en terre en toute intimité, c’est un impressionnant service funéraire interreligieux qui s’est tenu, au cours duquel une série de discours poignants ont été prononcés par sa famille, ses amis, ainsi que les représentants de diverses communautés et religions, notamment amérindienne, bouddhiste, juive, chrétienne et musulmane.

 

Les discours les plus marquants auront sans doute été ceux du rabbin Michael Lerner, rédacteur en chef de Tikkun, un magazine interreligieux progressiste, et de la fille de Malcolm X. Emue, Ambassador Shabazz a évoqué le chagrin de Ali – qui avait regretté de ne pas avoir parlé à son père avant sa mort –, ainsi que cette foi unificatrice qui respecte toutes les croyances, avant de confier : « Avoir Mohamed Ali dans ma vie a d’une certaine façon prolongé le souffle de mon père en moi, pendant 51 ans. Jusqu’à maintenant. » Quant à Lerner, il a fait écho à l’engagement du champion pour la cause palestinienne et à sa réaction aux propos de Trump, en appelant à la « future présidente des Etats-Unis », Hillary Clinton, pour la conduite d’une meilleure politique.

 

Chapeau bas, Monsieur Ali. Message posthume transmis.

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