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Tin-Hinan, la reine mère des hommes bleus

Dîn Wa Dunia | 8 mars 2018 à 11 h 36 min | Mis à jour 8 mars 2018

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Tin-Hinan, la reine mère des hommes bleus
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Le mythe de Tin-Hinan, fondatrice de la civilisation touarègue, a la résistance et la longévité des pierres du Sahara central. Charismatique, autoritaire, irrésistiblement belle, celle que l’on surnommait la reine de l’Ahaggar continue aujourd’hui encore de fasciner, suscitant moult questionnements sur son existence et sur son règne à la tête du peuple touareg. Portrait d’une souveraine bien mystérieuse.

 

429 après J.C Création du royaume vandale suite à l’invasion germaine de l’Afrique du Nord

470 après J.C Arrivée supposée de Tin-Hinan dans la région du Hoggar

1919 Publication du roman L’Atlantide de Pierre Benoît retraçant l’histoire de Tin-Hinan sous les traits d’Antinea

1926 Découverte du tombeau présumé de Tin-Hinan par le Comte de Prorok et Maurice Reygasse à Abalessa

 

Près de 15 siècles après son arrivée dans la région du Hoggar (sud-est de l’Algérie actuelle), le mythe de Tin-Hinan, ancêtre originelle de la noblesse touarègue, n’a pas fini de livrer tous ses secrets. Son nom signifierait en tamacheq(1) « celle qui vient de loin ». Un patronyme rappelant l’exil forcé de cette princesse berbère, qui vers la fin du 5e siècle, fut contrainte de quitter la région du Tafilalet (sud-est marocain) pour le massif montagneux du Hoggar et régner ainsi en maîtresse sur le Sahara central. Un périple qu’elle entamera, selon la légende, en compagnie de sa fidèle servante Takamat, qui n’hésitera pas à prendre les armes avec elle pour défendre leur peuple et leurs idéaux jusqu’à leur dernier souffle. Tin-Hinan est souvent décrite à travers les récits oraux, les poèmes et les chants touaregs comme une femme élancée, au visage sans défauts, au teint lumineux, aux yeux immenses, au regard ardent et au nez fin. Une beauté envoûtante qui aurait d’ailleurs beaucoup contribué à son aura, faisant d’elle l’une des dirigeantes les plus charismatiques et les plus célèbres de l’histoire des reines berbères aux côtés de la Kahena.

Une longue traversée du désert

Si l’histoire des Touaregs est éminemment liée à celle du désert, elle l’est aussi grâce au rôle essentiel qu’a pu jouer Tin-Hinan dès son arrivée dans la région, remontant selon certaines versions aux environs de l’an 470 après J.C. Contrainte comme d’autres membres de tribus berbères de quitter le Tafilalet à cause de l’invasion vandale(2), Tin-Hinan, dont de nombreux proches sont éliminés par les envahisseurs, n’a d’autre choix que de se réfugier dans le Hoggar pour échapper à une mort certaine. D’autres sources affirment que la princesse saharienne aurait fui la conversion de force au christianisme.

 

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Aux côtés de Takamat et de Mehawa, son guide, Tin-Hinan doit affronter la faim, la soif mais également la chaleur infernale de la région et les nuits glaciales, sans oublier les nombreux brigands croisant leur chemin durant cette périlleuse et épuisante traversée. Un périple à travers lequel la jeune voyageuse perdra également son chameau de bât chargé des dernières vivres, emporté par une tempête de sable, rendant ainsi sa traversée du désert d’autant plus pénible et compliquée. La légende raconte que ce jour-là, alors qu’elle s’était réfugiée dans une grotte, découragée et fébrile, elle fit un rêve prémonitoire où son aïeul mythique lui prédisait une singulière destinée.

 

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Selon certains récits, Tin Hinan aurait emprunté la célèbre « route des chars » que l’on retrouve illustrée dans des peintures rupestres du Sahara. Un itinéraire truffé de mares, de puisards ou de oueds qui permettaient de fournir les caravanes en eau. Les journées étant longues et rudes, la venue de la nuit était accueillie comme une véritable bénédiction. Tin-Hinan et ses compagnons en profitaient pour faire pâturer leurs bêtes, manger et dresser leurs tentes.

 

Au petit matin, la caravane repartait et parcourait monts et vallées, s’approchant chaque jour un peu plus de l’Oasis d’Abalessa, capitale du Hoggar(3). Il se raconte que Tin-Hinan, du haut de son chameau blanc, n’a pas réellement eu besoin de se battre pour conquérir ce territoire. En effet, celui-ci était devenu pratiquement inhabité alors qu’autrefois il fut densément peuplé par les Isabaten, peuple païen ayant quasiment disparu à la venue de Tin-Hinan. Toutefois, c’est éreintée par son expédition de plusieurs mois et par un violent affrontement avec des chasseurs impitoyables que la jeune femme arrive dans l’oasis verdoyante des Kel Ahaggar, seul peuple survivant de cette région, dont «?l’amenokal?» (chef traditionnel élu par les sages de la Tribu parmi les familles nobles et selon des critères moraux), Ag Aumeris, vient tout juste de rendre l’âme.

Hommes d’intrigues, femmes de passion

Dès son arrivée dans cette nouvelle contrée, Tin-Hinan est reçue royalement par ses hôtes. Son ascendance noble, sa grâce naturelle et la force de son tempérament ne laissent personne indifférent. On raconte que parmi les nombreux prétendants qui venaient se présenter à elle, deux hommes en particulier vont être mis en avant par les événements?: Amastan (le protecteur en tamacheq) et Amayas (le guépard). Le cœur de Tin-Hinan penche pour Amastan, et de ce rapprochement naît une passion qui rendra jalouse Tinert, la fille du défunt amenokal. Cette dernière tente par tous les moyens de détruire leur relation dans le dessein de reconquérir Amastan et régner à ses côtés. Entre Amastan et Amayas, la jalousie gagne du terrain et bientôt la mésentente – liée à la condamnation à mort de Chikka, le frère d’Amayas, pour avoir bafoué les lois de l’hospitalité – les conduit à la confrontation. Dans l’esprit de bravoure et de ténacité qui la caractérise, Tin-Hinan sort victorieuse du combat qui l’oppose à Amayas, et rétablit l’ordre et la paix au sein des différentes tribus de l’Hoggar. C’est ainsi qu’on dépose aux pieds du couple souverain le symbole de l’autorité suprême, le tambour Tobol. Tin Hinan la «?tamenokalt?» règnera ainsi longtemps sur les hommes bleus du désert, les Touaregs.

 

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La tradition orale raconte en outre que Tin-Hinan aurait eu trois filles, dont les géniteurs demeurent inconnus : Tinert (l’antilope), Tahenkot (la gazelle) et Tamérouelt (la hase). Celles-ci fonderont à leur tour les trois grandes tribus de l’Ahaggar : les Inemba, les Kel Rela et les Iboglân. De son côté, Takamat, la servante, aurait eu deux filles qui reçurent en cadeau de Tin-Hinan les plus belles palmeraies de la région que possèdent toujours leurs descendants. Ces tribus vassales verseront pendant plusieurs siècles une «?touiza?» (sorte de redevance annuelle) en signe de dévotion et de reconnaissance envers la mère fondatrice du peuple touareg.

Un bien mystérieux tombeau

En 1926, à Abalessa, une mission archéologique franco-américaine, menée par Byron Khun (dit Comte de Prorok) et Maurice Reygasse, met à jour le caveau d’un personnage de rang royal, entouré de quatorze autres tombes traditionnelles, sis dans un fortin d’un diamètre de 25 mètres et d’une hauteur d’environ 4 mètres. Etait-ce le tombeau de Tin-Hinan ou celui d’un notable de sexe masculin comme le soutiennent certains chercheurs ?

 

Les Touaregs de la région rapportent en tout cas que l’amenokal de l’époque, Akhamokh, n’a pas pu empêcher les autorités coloniales d’emporter la pierre au-dessus du tombeau sur laquelle figurait l’inscription en tifinagh : « Mes enfants, mon or et mes biens se trouvent au-dessus de ma tête?».

 

D’après la description des chercheurs, le squelette était celui d’une personne fine et de grande taille (entre 1,70 et 1,75 m), portant des traces de lombarthrose témoignant d’un handicap à la jambe. Très bien conservée, la dépouille reposait sur un lit en cuir et en bois sculpté. Autour du corps paré de bijoux d’or et d’argent, étaient éparpillés des fragments de poterie, des perles en cornaline, en agate et en amazonite. Les archéologues ont également découvert une statuette féminine stéatopyge ainsi qu’une écuelle de bois portant la trace d’une pièce à l’effigie de l’empereur Constantin le Grand (310-337). Ces reliques témoignent des relations qui se sont nouées jadis entre les habitants de l’oasis d’Abalessa et les voyageurs venus d’Orient. Tin-Hinan, « l’Eve du Sahara » comme l’avait baptisée le Comte de Prorok, aurait donc été capable de créer des conditions de vie favorables dans ces lieux hostiles, mais aussi de tisser des relations commerciales nécessaires à l’enrichissement de sa descendance et de son peuple.  Bien qu’il soit le seul construit dans l’extrême-sud algérien, le tombeau de Tin-Hinan fait partie d’une série de monuments funéraires préislamiques du même style que ceux que l’on trouve au Maroc, en Tunisie ou encore en Mauritanie. Ce mausolée royal, dont l’architecture dénote d’une grande maîtrise du premier art, est inscrit sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’Unesco. Aujourd’hui, le squelette supposé de l’ancêtre originelle touarègue repose au Musée d’ethnographie et de préhistoire du Bardo à Alger. Des familles touarègues continuent de nommer leurs filles Tin-Hinan en hommage à la fabuleuse souveraine et de nombreuses manifestations culturelles et artistiques dans le Sud algérien portent également son nom.

Tin-Hinan, entre mythe et réalité 

Une certaine « Tiski-el-Ardja » (Tiski la boiteuse), reine-mère des Houara (actuels Touaregs) a été mentionnée par l’illustre historien Ibn Khaldoun (1332-1406) dans son ouvrage « L’histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique Septentrionale ». Néanmoins, il est très difficile, au-delà des traditions orales touarègues, de confirmer la véracité de l’existence et du parcours de la reine Tin-Hinan dans les ouvrages scientifiques modernes. D’aucuns diront que l’histoire de cette reine légendaire est un mythe. Mais, pour les hommes bleus, aucune hypothèse de l’ère moderne ne peut atteindre cette âme éternelle, à la fois omniprésente et immatérielle, qui veille sur « les fils du vent » depuis la nuit des temps.

 

Elle inspira également nombre de romanciers occidentaux à l’instar de Pierre Benoît qui, se basant sur les récits authentiques des touaregs, recueillis par Charles de Foucauld(4), écrivit le roman L’Atlantide (1919, Albin Michel), dans lequel il met en scène un jeune militaire rencontrant Antinea, une femme énigmatique qui règne sur le Hoggar et qui ne serait autre que Tin-Hinan.

 

Quoiqu’il en soit, Tin-Hinan demeure à ce jour, aux yeux des habitants du Hoggar, la matrice incontestée de sa civilisation, de sa culture et de ses valeurs, transmises de père en fils mais surtout de mère en fille. En effet, la société targuie, en dépit des influences du monde contemporain et citadin, demeure foncièrement matriarcale. C’est par la mère que se transmet à la fille l’écriture du tifinagh et l’art de l’imzad, un instrument de musique monocorde joué exclusivement par des artistes féminines, les hommes les accompagnant par des chants sur l’amour, la guerre, la vie pastorale et le quotidien dans le désert. Symbole de pouvoir, de distinction et d’élégance, ce violon d’un genre particulier est le roi des ahal, les assemblées musicales et poétiques targuies aux heures chaudes de la matinée et après le coucher du soleil sur les dunes...

 

(1) Tamacheq : dialecte afro-asiatique parlé notamment par les Touaregs d’Algérie.

(2) L’invasion germaine de l’Afrique du Nord aboutira à la création d’un royaume vandale (429-533) centré autour de Carthage et comprenant la Numidie, la Proconsulaire, la Byzacène ainsi que les îles de la Méditerranée occidentale. Celui-ci sera anéanti par les Byzantins sous la direction de l’empereur Justinien 1er. 

(3) Abalessa : ville à 80 km à l’ouest de Tamanrasset, à 1900 km au sud de l’actuelle ville d’Alger.

(4) Charles de Foucauld (1858-1916) : officier de l’armée française, explorateur et géographe, ce religieux catholique a vécu en ermite à Tamanrasset parmi les Touaregs de 1905 à son assassinat en 1916. Il a été l’auteur du premier dictionnaire targui-français et de nombreuses études sur le Maroc et l’Algérie. Il a été béatifié le 13 novembre 2005 par Benoît XVI.

 

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