Kamasutra à Tétouan, Khadija Tnana réagit

Dîn Wa Dunia | 7 mars 2018 à 16 h 22 min | Mis à jour 7 mars 2018

Propos recueillis par

Kamasutra à Tétouan, Khadija Tnana réagit
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À l’inauguration de l’exposition ‘’Visibles’’ au centre d’art moderne de Tétouan, Khadija Tnana s’est vu retirer une oeuvre composée de 246 mains de Fatma représentant des positions érotiques du Kamasutra.

L’artiste plasticienne nous raconte sa version d’une censure qui a fait couler beaucoup d’encre, au Maroc comme à l’international.

 

Quelle est d’après vous la cause de cette censure ?

 

Mon travail se veut un hommage à La prairie parfumée de Cheikh Nefzaoui, ouvrage érotique du 15ème siècle. L’objectif était de montrer que notre religion n’a jamais interdit les plaisirs charnels. Dans une société qui va mal, il est primordial d’instaurer un dialogue autour de l’éducation sexuelle. Se dresser contre les tabous qui entravent le bien-être collectif, c’est mon travail d’artiste, que je ne peux qu’exprimer à travers mes œuvres. À quoi servirait l’art si ce n’est à éveiller les consciences en imageant les non-dits ?

Le directeur du Centre d’art moderne de Tétouan, qui est derrière cette censure, a déclaré ne pas être contre la liberté d’expression, mais que mon oeuvre “qui porte atteinte aux moeurs” ne correspond pas à la ligne artistique du centre, dans une ville conservatrice comme Tétouan. Cet argument ne tient pas la route, puisque dans toutes les villes du Maroc il y a des gens conservateurs et d’autres qui ne le sont pas. Cette censure ne m’étonne pas pour autant, car notre société est en déclin en termes d’éducation civique, il n’y a qu’à voir nos faits divers pour s’en rendre compte.

 

Comment avez-vous vécu cette interdiction ?

 

Cela me désole de savoir que l’expression des bonnes volontés est réprimée, l’absence de discours sur la sexualité conduisant systématiquement au chaos. Les jeunes se font leur éducation sexuelle par eux-mêmes, tant on n’en parle pas dans notre société pétrie de contradictions. J’ai néanmoins été rassurée par le soutien immédiat d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes, authentiques militants pour la liberté d’expression comme accomplissement social, d’autant plus que ce n’est pas la première fois qu’on a tenté d’interdire cette oeuvre. Je l’avais en effet exposée pendant la deuxième biennale de Casablanca en 2014, à l’église du Sacré-Cœur. Elle avait immédiatement dérangé certains, mais les responsables ont été fermes, il était hors de question de la retirer. Une oeuvre d’art, on l’aime ou ne l’aime pas, et dans ce cas on passe à côté; vouloir l’interdire est révélateur d’un malaise certain.

 

Quelle suite pensez-vous donner à cette affaire ?

 

L’interdiction de mon oeuvre lui a finalement conféré une portée qu’elle n’aurait jamais eu si elle n’avait pas été censurée. Elle pointe du doigt les refoulements inhérents aux esprits hostiles à toute agora autour du sexe.

J’espère simplement que cette polémique permettra de recentrer le débat sur l’essentiel, à savoir la liberté d’expression et l’éducation sexuelle. L’absence d’information et le mutisme ambiant conduisent à l’obscurantisme. Contrairement aux idées reçues, l’Islam ne condamne pas les plaisir charnels. Renier ces pratiques revient tout simplement à renier la vie. Il est primordial d’installer un débat social autour de la sexualité et des rapports hommes/femmes, afin d’épargner aux jeunes générations ces maux que sont l’hypocrisie, le cloisonnement des genres et la négation de la vie.

 

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