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La nouvelle bataille des laïcs

Dîn Wa Dunia | 12 janvier 2018 à 16 h 05 min | Mis à jour 7 février 2018

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La nouvelle bataille des laïcs
Les laïcs représentent 40% de la population, contre 23 % pour les « Masorti » (croyants traditionnels), 10 % de « Dati » (religieux) et 8 % de « Haredi » (ultra-orthodoxes), les 19 % restants étant répartis entre musulmans et chrétiens parmi la minorité arabe.
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L’État doit-il respecter le repos hebdomadaire du shabbat, quitte à y contraindre les villes les plus sécularisées comme Tel Aviv? Alors que la société israélienne vit ces deux dernières décennies une poussée du fondamentalisme religieux, ce nouveau débat inquiète les laïcs, jusque-là protégés par la formule de coexistence qui prévaut depuis la création de l’État hébreu en 1948.

 

En ce samedi 10 juin, sur la place Yitzhak Rabin de Tel Aviv, le soleil de 10 heures tape déjà fort. Les passants comme les voitures sont rares à circuler en cette matinée de shabbat(1), le repos hebdomadaire de la religion juive, qui proscrit toute consommation d’énergie. Les rares badauds à battre le pavé sont souvent des personnes âgées, et quelques mères de famille avec leurs enfants. Ceux qui ont pu se lever sans encombre après les exubérantes festivités de la veille, lorsque Tel Aviv vibrait au rythme des sonos de son emblématique Gay Pride(2).

 

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Deux bus se garent toutefois aux abords de la place. Aviv et Hannah, 19 ans, ainsi qu’une bonne dizaine d’autres jeunes, s’empressent de décorer les véhicules avec des pancartes et des décorations colorées en tout genre. Ces jeunes, pour l’essentiel membres de la mechina(3) Bina, réputée laïque, ont bénéficié du soutien du parti d’extrême-gauche Meretz, qui a loué l’un des deux bus.

«Nous demandons la mise en service du transport public durant le shabbat à Tel Aviv»,

explique Aviv, organisateur de l’événement, baptisé Shabbatelbus. Mais pour une compagnie publique, en Israël, tourner le dos à une règle religieuse comme le respect du shabbat reste quasi-tabou.

 

« Il s’agit en fait de revenir sur le ‘Status quo agreement’ de Ben Gourion », poursuit Hannah, qui rappelle que le fondateur de l’État hébreu avait décidé d’assurer le respect du culte judaïque par les institutions publiques en même temps que le droit des citoyens à vivre de façon laïque. Or « à Tel-Aviv ou Haïfa, le transport urbain est public », et doit donc respecter le repos du shabbat.

Une association coopérative de transport, Shabus, propose depuis le mois de mai dernier plusieurs lignes de bus urbains ou de cars intercités durant le shabbat, moyennant une cotisation de 20 dollars par mois.

En outre, de nombreux habitants de Tel Aviv circulent à vélo, notamment durant le shabbat, profitant des rues presque vides et repérant les restaurants et magasins ouverts que la métropole, connue pour être la plus libérale du pays, fournit en grand nombre. Mais pour ceux qui n’ont ni voiture, ni deux-roues, « c’est vraiment frustrant », poursuit Hannah, « d’autant plus que la plupart des gens ici seraient d’accord », assure-t-elle.

Le fondateur de l’État hébreu avait décidé d’assurer le respect du culte judaïque par les institutions publiques en même temps que le droit des citoyens à vivre de façon laïque

Et de fait, les passants interpellés par les jeunes militants sont généralement réceptifs. «Vous êtes géniaux!», s’enthousiasme une femme d’une trentaine d’années, en photographiant l’affiche manuscrite de Shabbatelbus scotchée sur l’arrêt:«En fait, ça me donnerait enfin la chance de pouvoir emmener ma mère à la plage», glisse-t-elle.

Deux femmes approchent, l’une en jupe longue, l’autre en minijupe, poussant un bébé dans une poussette. Quand Hadas et Avishag, deux autres militantes, leur demandent si elles désirent l’ouverture des transports publics pendant le shabbat, elles répondent en chœur et sur un ton très sec:«Nous allons à la synagogue», sans dévier de leur trajectoire.

Un enjeu de politique nationale

Pour Hadas, l’enjeu déborde le cadre de l’agglomération de Tel Aviv:

«Il s’agit de faire pression sur le gouvernement, afin que chacun puisse vivre sa vie, qu’il soit religieux ou non».

Pour elle, «chacun croit à sa manière».

Le premier bus part, puis le second. A son bord, Hannah termine de poser les décorations, tandis qu’un autre militant diffuse de la musique de son smartphone par Bluetooth à l’aide d’une grosse enceinte posée sur ses genoux. A chaque arrêt, un autre militant fait le guet, chargé de retenir les éventuels passagers potentiels. Mais ce n’est qu’à l’avant-dernier arrêt, avant de revenir à la place Rabin, qu’une jeune femme grimpe dans le bus.

 

Si la « manifestation » Shabbatelbus a eu un écho presque confidentiel, Aviv se réjouit qu’elle ait pu avoir lieu, tant l’agenda laïc est marginalisé des débats publics, explique-t-il en substance, tout en se dirigeant vers un restaurant attenant à la place.

C’est là que des ONGs laïques se sont justement donné rendez-vous. Redonner de la visibilité aux revendications séculières est bien le leitmotiv de la réunion. Les interventions se succèdent avec des projections de présentations devant les participants, attablés sur la terrasse de l’établissement.

 

Yoni Ben Tsedef dirige une ONG nommée « Les laïcs ne mangent pas kasher ». Il dénonce la corruption qui gangrène selon lui l’autorité rabbinique chargée de délivrer le certificat de kashrout(4)  aux différents restaurants.

Pour Yoni, les laïcs sont trop souvent «passifs, en retrait», aussi il lui semble important de figurer parmi les participants à ce type de réunion:«Avec mon ONG, nous avons été à la Knesset [le Parlement israélien, ndlr], et les députés sont convaincus que le public ne soutient pas les idées laïques», se désole-t-il.

Si la tension laïcs / religieux est ancienne, deux projets gouvernementaux ont récemment contribué à la raviver

Le vote laïc serait réputé concentré sur des formations comme Meretz ou HaAvoda, le parti travailliste (centre-gauche). «Toutefois, ce dernier ménage les formations religieuses, au cas où il serait amené à conclure une coalition avec elles dans le futur», regrette Yoni, qui déplore de la sorte un vote éternellement condamné à une expression minoritaire et d’opposition. «Le problème, c’est que la gauche nous prend pour un électorat acquis», renchérit Amir Schnabel, qui porte son T-shirt de l’Association athée israélienne.

«Et pourtant, si la plupart des taxis sont payés [pendant le shabbat], c’est grâce aux laïcs», argue-t-il :«Nous on paie les impôts, contrairement aux religieux».

 

L’enjeu du shabbat en Israël est très sensible. À Jérusalem, en juin 2009, l’ouverture durant shabbat d’un parking près de la Vieille Ville avait déclenché deux semaines d’émeutes, durant lesquelles des ultra-orthodoxes avaient violemment affronté la police.

Si la tension laïcs / religieux est ancienne, deux projets gouvernementaux ont récemment contribué à la raviver. Le ministre de l’Intérieur, Aryeh Deri (du parti ultra-orthodoxe Shas) ferraille ainsi depuis plusieurs mois pour retirer aux municipalités (celle de Tel-Aviv étant tout particulièrement concernée) le droit d’autoriser l’ouverture de commerces et d’activités diverses pendant le shabbat. Le projet de loi, qui a divisé au sein même du gouvernement, est remonté jusqu’à la Cour suprême, et religieux comme laïcs attendent la décision de la juridiction avec impatience. La manifestation Shabbatelbus s’inscrit dans ce contexte crispé.

L’inquiétude croissante des laïcs

Un signal supplémentaire a troublé les milieux laïcs. En juin dernier, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a renoncé à créer un espace de prière pour les non-orthodoxes (permettant la mixité, autorisant les femmes à porter la Torah, à prier à voix haute, etc.) devant une partie du mur des Lamentations, et ce sous la pression des deux partis ultra-orthodoxes (Shas et Yahadut HaTorah) membres – indispensables – de sa coalition gouvernementale(5).

Début juillet 2017, une commission ministérielle a par ailleurs adopté un texte de loi stipulant que désormais, pour les conversions au judaïsme réalisées en Israël, les seules conversions reconnues par l’Etat seront celles pratiquées par le grand rabbinat ultra-orthodoxe, mettant ainsi dans une incertitude juridique les convertis issus des milieux réformés ou simplement conservateurs.

 

Ces nombreux signes ont semé le doute et l’appréhension dans les milieux laïcs, inquiets d’être marginalisés au profit des religieux, à la démographie vivace et très mobilisés électoralement. Pourtant, d’après un sondage du Pew Research Center réalisé entre octobre 2014 et mai 2015, les laïcs sont le premier groupe « idéologique » du pays. Ils représentent ainsi 40% de la population, contre 23% pour les « Masorti » (croyants traditionnels), 10 % de « Dati » (religieux) et 8 % de « Haredi » (ultra-orthodoxes), les 19 % restants étant répartis entre musulmans et chrétiens parmi la minorité arabe. Quasi-majoritaires, les laïcs entraînent même une majorité de 63 % à soutenir la séparation de la religion et de l’État, un chiffre en nette progression en comparaison avec les années précédentes, révèle l’Index 2016 de l’association Hiddush pour la liberté religieuse et l’égalité.

 

Mais d’autres préoccupations, la défense et la sécurité intérieure en tête, voire les questions économiques et sociales, relèguent généralement ces enjeux au second plan. « Au final », estime Yoni, « avec Yesh Atid, [nouveau parti de centre-gauche créé en 2012, ndlr], c’est sans doute le nouveau Likoud [courant libéral au sein du grand parti de la droite israélienne, ndlr] qui reprend le plus les idées laïques ». Un constat qui fait grimacer Amir : « Ah non, mais eux, ce n’est pas possible ! ». De quoi alimenter un long shabbat de controverse… entre laïcs.

 

(1) Le shabbat débute le vendredi à la tombée de la nuit et se termine le samedi soir, également à la tombée de la nuit. 

(2) Marche des fiertés : manifestation organisée tous les ans par les mouvements LGBT dans plusieurs villes du monde pour donner une visibilité aux personnes homosexuelles, bisexuelles ou transsexuelles et revendiquer l’égalité des droits avec les hétérosexuels. La première Gay Pride a eu lieu suite aux émeutes de Stonewall aux Etats-Unis en 1969.

(3) Cycle préparatoire au service militaire, comportant notamment des activités d’éveil à la vie civique.

(4) Kashrout ou cacheroute : ensemble des critères classant un aliment (végétal ou animal) comme permis ou non à la consommation, et des lois permettant de le rendre consommable pour les juifs. Les aliments en conformité avec ces lois sont dits kascher, autrement dit aptes à la consommation.

(5) Le (4ème) gouvernement Netanyahou est composé de 5 partis à part le sien (Likoud) : Koulanou (centre), HaBayit HaYehudi (nationaliste-religieux), Yahadut HaTorah (ultra-orthodoxe), le Shas (ultra-orthodoxe) et Israël Beytenou (ultra-nationaliste).

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