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De qui la philosophie est-elle l’ennemie?

Dîn Wa Dunia | 27 février 2018 à 16 h 15 min | Mis à jour 28 février 2018

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De qui la philosophie est-elle l’ennemie?
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La polémique soulevée par le dénigrement de la philosophie, qualifiée de « source de dépravation et de dégénérescence » dans certains manuels d’éducation islamique, relance le débat sur l’idéal politique et social véhiculé en filigrane par l’Education nationale. L’exercice de la pensée critique au Maroc serait-il sous contrôle? De qui donc la philosophie est-elle l’ennemie?

 

Depuis le mois de décembre 2016, les enseignants de philosophie alertent sur un retour en arrière dans l’exercice de la pensée philosophique au Maroc, au moment où le gouvernement se défend de toute politique contraire à l’enseignement moderne. Au cœur de la polémique, une leçon intitulée « Philosophie et foi » dans le manuel d’éducation islamique « Al Manar » de la première année du baccalauréat. Le cours soutient que la philosophie serait « une production de la pensée humaine contraire à l’islam », ou encore « l’essence de la dégénérescence (…) motivée par la perversion et le blasphème ». Plus loin, le même module fait référence au théologien irakien rigoriste du 13e siècle Ibn Salâh al-Shahrazûrî (1181 – 1245). Ayant contribué à former des juristes sunnites du Kurdistan comme Ibn Khallikân (1211 – 1282), le shâfi’î al-Shahrazûrî s’est longtemps penché sur l’antagonisme supposé entre sciences et hadiths, soutenant notamment que « quiconque s’engage dans la philosophie a été aveuglé par une perception en décalage avec les grands aspects de la charia, pourtant corroborée par les évidences ».

Aux sources de la polémique

Dans le manuel incriminé, les propos d’Al-Shahrazûrî ne sont pas remis dans leur contexte, sachant qu’ils avaient suscité le débat à l’époque dans la sphère des penseurs médiévaux. L’occultation de cette toile de fond historique ne permet pas aux élèves d’appréhender les circonstances dans lesquelles ce théologien opposait la philosophie à la religion, ce qui ouvre la brèche à des interprétations takfiristes, selon l’Association marocaine des enseignants de philosophie (AMEP), créée en 1967 sous la houlette de Noureddine Saïl. Cette dernière rappelle que la discipline n’est pas entièrement réhabilitée, même après une série de révisions durant les deux dernières décennies. En guise de réponse, le ministère de l’Education nationale s’est fendu d’un communiqué aussi laconique qu’approximatif, affirmant que les manuels d’enseignement religieux consacraient « les valeurs de modération, de tolérance, de paix, d’altérité et d’amour de l’autre ainsi que le renforcement des valeurs universellement partagées dans leur dimension spirituelle ».

 

Le manuel controversé reprend Al-Shahrazûrî qui considère la philosophie comme une porte ouverte au relativisme et une discipline mettant à mal ce que les lectures ascétiques des monothéismes présentent comme des vérités absolues. Cette idée est l’unique position reprise par le cours « Philosophie et foi », une vision qui fait fi des lectures nuancées sur la relation entre ces deux notions. Ces nuances, on les retrouve notamment dans la pensée d’Averroès (1126 – 1198). Dans son Livre du discours décisif, connexion entre la Révélation et la philosophie, le penseur andalou prend le parti d’ancrer cette dernière dans la réalité sociale, en faisant notamment un parallèle avec le droit positif. Le grand cadi et théologien éclairé considère le débat philosophique comme « obligatoire » pour les savants, exemptant de fait cette discipline des questionnements sur sa validité aux yeux de la religion. Ceci d’autant plus que, selon Averroès, la parole divine appelle l’Homme à recourir à l’exercice de la raison.

 

Cet ouvrage du juriste malikite est intégré aux leçons introductives de cette matière au lycée. Abdellah Elferyadi, enseignant de philosophie et membre de l’AMEP, pointe ces contradictions en expliquant qu’« il est anti-pédagogique d’éduquer les élèves sur deux socles de valeurs que l’on présente comme antinomiques ». Il met également l’accent sur les tensions sociétales que reflètent les contenus des livres scolaires :

« Les manuels à charge contre la philosophie n’obéissent pas à la grille pédagogique, conçue par le ministère de l’Education nationale lui-même et censée se baser sur les principes fondamentaux de la Constitution ».

 

Abdelkarim Safir, inspecteur principal de philosophie et secrétaire national de l’AMEP, nous affirme de son côté que le manuel d’éducation islamique « Al Manar » n’est pas le seul à poser problème. « Beaucoup s’intéressent au manuel de première année du baccalauréat, constate l’ancien enseignant. On oublie cependant que l’ouvrage « Al Manar » de la dernière année du lycée contient lui aussi des messages wahhabites, notamment à travers le cours « Athéisme et foi », qui accuse la philosophie de promouvoir l’athéisme et remet davantage en question le relativisme scientifique ». Ce chapitre a pour objectif affiché d’apprendre en substance à l’élève comment

« aiguiser son argumentaire théologique face aux différentes formes d’athéisme et ce pour défendre avec fierté sa foi en Allah ».

Parallèlement à la réaction du ministère de l’Education nationale, le Chef du gouvernement s’est saisi à son tour de la question. Dans un communiqué daté du 19 janvier dernier, Abdelilah Benkirane soutient que « le Maroc est réputé pour être l’un des rares pays à enseigner la philosophie tout le long des trois dernières années de l’enseignement secondaire », rappelant par la même occasion que ces manuels, « élaborés conformément aux hautes instructions royales, sont le fruit du travail collectif d’une équipe de pédagogues et de membres du Conseil supérieur des oulémas ».

Un dialogue impossible ?

L’AMEP balaie d’un revers de main les arguments « peu convaincants » du gouvernement, rappelant que « les valeurs d’un islam ouvert et modéré » ne peuvent être inculquées à des élèves auxquels on présente des textes wahhabites, où les sciences et la philosophie seraient ennemies de la religion.

« Le communiqué de Benkirane est calqué sur celui du ministère de l’Education, remarque Abdelkarim Safir. Nous nous attendions à une attitude plus réactive ».

 

Sur la possibilité d’un dialogue entre les parties prenantes au débat, l’inspecteur principal de philosophie nous affirme que l’AMEP a fait parvenir une lettre au ministre de l’Education nationale, Rachid Benmokhtar, demeurée sans réponse à ce jour. L’association réclame aussi le retrait de ces manuels scolaires pour révision, mais rien n’est encore envisagé du côté du ministère. A ce propos, le pédagogue estime que le gouvernement est préoccupé par le coût matériel de cette révision mais pas par le problème éducatif et sociétal majeur posé par le contenu dogmatique de ces manuels. Pourtant, l’intellectuel et chercheur Ahmed Assid voudrait croire à un possible retrait : « Il s’agit d’une erreur d’auteur et non pas d’Etat. Rachid Benmokhtar est dans l’embarras, mais ces manuels seront remaniés car nous ne pouvons pas véhiculer de valeurs contradictoires ».

 

Au regard de l’écrivain et philosophe Moulim El Aroussi, le blocage actuel est lié à un enchaînement d’évènements historiques. Jusqu’en octobre 2016, Moulim El Aroussi a été chef du département de philosophie à la Faculté de lettres et des sciences humaines de Ben M’sik (Casablanca) et ancien directeur des master et doctorat « Philosophie, politique, religion et communication ». L’universitaire a ainsi pu observer l’évolution du rapport politique entre l’enseignement et la philosophie sur plusieurs décennies. « L’augmentation des heures d’éducation islamique sous Hassan II et la suppression de la philosophie des branches scientifiques et économiques était une manière malsaine de faire comprendre aux étudiants que la philosophie n’a pas d’avenir, explique l’ancien enseignant. Cette décision avait été prise après la Révolution islamique iranienne (1979), lorsque l’ancien roi (et avec lui la majorité des Etats arabes) croyait contrecarrer le prosélytisme chiite via la promotion de la pensée sunnite (wahhabite). C’est ainsi que les départements d’études islamiques remplacèrent la philosophie dans toutes les universités. C’est comme cela que les tendances islamistes ont germé et progressé au sein de nos campus, jusqu’à ce qu’elles deviennent gênantes pour l’Etat. Aujourd’hui, le contexte historique n’est pas le même mais nous nous acheminons vers un terrain politique qui y ressemble ».

 

Sur les bancs de la faculté, les bacheliers fraîchement admis « arrivent formatés depuis le collège et le lycée », déplore Moulim El Aroussi. Rares sont les étudiants qui expliquent le monde sans faire appel à une référence religieuse. Pour le philosophe, « Nous sommes devant des groupes islamistes organisés, qui pratiquent la taqîya (circonspection) dans le milieu estudiantin. Autrement dit, ils donnent l’impression d’accepter l’enseignement philosophique, mais lorsqu’ils sont en charge d’une classe de philosophie au lycée ils prêchent tout à fait le contraire?». Parmi ces étudiants-là, beaucoup ont accédé en effet au domaine professoral et continuent à véhiculer un discours religieux obscurantiste, assimilé au lycée, cultivé à l’université, et qui trouve au final son prolongement dans des manuels comme « Al Manar ».

 

Etudiant en Sciences politiques et co-fondateur des « Universités populaires de philosophie »(1), Ayoub Boudad estime pour sa part que le rapport tendu entre la philosophie et l’Etat traduit la volonté de ce dernier de maintenir le contrôle sur l’exercice de la pensée critique en entravant son accessibilité aux couches populaires. « L’étude commandée par Hassan II à Mohammed Chafik (expert en éducation) sur les écoles coraniques à la fin des années 1960 préconisait de fermer celles-ci en raison de leur pédagogie féodale et rétrograde, se remémore l’étudiant. Deux semaines plus tard, l’ancien roi décidait du financement en masse des établissements pointés du doigt comme étant le véritable blocage à une éducation du citoyen marocain à l’usage juste de la raison. Ceci en dit long sur ce que nous vivons encore aujourd’hui au Maroc. Par ailleurs, de nos jours, beaucoup d’intellectuels sont intégrés à une culture consumériste qui étiole la production d’une pensée critique ».

 

Ahmed Assid appelle de son côté à prendre des décisions politiques fermes et sans ambigüité, constatant que « la promotion d’un discours religieux éclairé ne fait pas le poids devant le financement wahhabite qui profite encore à la propagation d’un islam rigoriste ».

Et Moulim El Aroussi de conclure : « C’est à l’Etat d’encourager un enseignement de la philosophie qui ne soit pas entravé par la religion. Celle-ci est omniprésente même en dehors des manuels scolaires, dans les médias, dans la vie de tous les jours… Cela crée une atmosphère où les fondamentalistes se sentent à l’aise pour se saisir de tous les sujets, alors que les défenseurs de la laïcité passent leur temps à justifier leurs points de vue. C’est ce qui brise l’éducation nationale ». Autant dire que les ennemis de la philosophie sont aussi nombreux que difficiles à cerner, ce qui rend encore plus ardu le plein épanouissement de la mère des sciences au Maroc et, chemin faisant, l’édification d’une démocratie véritable.

 

C’est un acte philosophique que doit instaurer l’éducation. Il est difficile, mais pourtant indispensable dans une démocratie (…). Sans cette éducation de l’intelligence et de la volonté pour hausser l’individu au rang de citoyen, la somme des préférences particulières ne donnera jamais un choix raisonnable (...) Ainsi, le progrès des sciences est loin de rendre caduc l’enseignement philosophique dans les lycées. Affirmer qu’il reste important est trop peu dire : il est l’essence même de l’éducation. Pourtant, il souffre de la concurrence des disciplines scientifiques (…) Principalement car les sciences sont restées des modèles de rigueur intellectuelle. Il n’en est pas toujours ainsi de la philosophie. Celle-ci n’a pas donné lieu à une méthode déterminée, sans quoi elle serait devenue une science : elle reste une libre réflexion. Mais cette liberté autorise des dérives. Elles constituent un risque normal, dans le débat d’idées entre adultes, et c’est un sain exercice de maturité intellectuelle.

Michel Larroque, La philosophie au lycée, éd. Harmattan, 2007.

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