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Corps de femme, objet de tous les enjeux

Dîn Wa Dunia | 12 mars 2018 à 11 h 51 min | Mis à jour 12 mars 2018

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Corps de femme, objet de tous les enjeux
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Ostentatoires dans les sociétés nord-africaines et moyen-orientales, plus subtiles dans les sociétés occidentales, les chaînes qui entravent le corps de la femme sont nombreuses, seules changent leurs formes en fonction des lieux et des époques. Tantôt caché, tantôt dénudé, rarement tranquille, le corps féminin est l’objet de tous les désirs, de tous les fantasmes comme de toutes les crispations. Que dévoile ce rapport ambivalent et passionnel à l’enveloppe charnelle de la femme? Décryptage.

 

La situation de la femme constitue souvent un baromètre infaillible du développement économique et de l’avancement politique d’un pays. Plus spécifiquement, le rapport que la femme entretient avec son corps, le regard et les attentes que porte sur lui la société sont révélateurs des tensions qui agitent cette dernière ou au contraire, de l’apaisement auquel elle est parvenue. Enfermé, entravé, agressé, honni, censuré, fantasmé, le corps de la femme nord-africaine et orientale concentre à lui seul bien des tensions idéologiques et sociales minant les pays musulmans contemporains. Par ailleurs, dans les sociétés occidentales, si les lois garantissent une égalité quasi-totale des genres, dans les faits, des diktats invisibles pèsent sur le corps des femmes, faisant perdurer un sexisme qui ne dit pas son nom.

Nues envers et contre tous

Tout a commencé à l’automne 2011. Alors que les régimes d’Afrique du Nord vacillent ou entament une laborieuse transition démocratique, de Tunis au Caire, on voit fleurir sur les réseaux sociaux les corps dénudés de jeunes filles en colère. A la manière des Femen(1), le 23 octobre 2011, l’Egyptienne Aliaa Magda Elmahdy, 20 ans, poste sur son blog « Journal d’une rebelle » une photo d’elle nue, portant pour seuls vêtements des bas noirs, des chaussures rouges et une couronne de fleurs. Se revendiquant « athée, laïque, libérale et féministe », elle qualifie son geste de ras-le-bol contre « une société de violence, de racisme, de sexisme, de harcèlement sexuel et d’hypocrisie ». A ses détracteurs qui l’injurient, la jeune blogueuse rétorque : « Cachez les livres d’art et écrasez les statues archéologiques nues, puis enlevez vos vêtements et regardez-vous dans le miroir. Brûlez vos corps que vous méprisez dans le but de vous débarrasser de vos complexes sexuels pour toujours, avant de diriger vos insultes sexistes contre moi et de nier la liberté d’expression ». Deux printemps plus tard, le 1er mars 2013, Amina Sboui, tunisienne de 19 ans, diffuse sur les réseaux sociaux une photographie d’elle-même, ses seins nus tagués de l’inscription « Mon corps m’appartient et n’est source d’honneur pour personne ».

Entre hchouma et haram

Le tollé provoqué par ces sorties inattendues est immense. De ce corps pris en étau entre la hchouma (l’injonction de pudeur), le haram (l’interdit religieux) et le mamnoû (l’interdit légal), profitant de la vague de contestation populaire, une nouvelle génération de féministes nord-africaines décide de faire un outil de dénonciation de ces mêmes brides à leur liberté de penser, d’être, de se vêtir et de se mouvoir. En bravant les tabous séculaires imposés à leur féminité, en se réappropriant ce corps dont elles ont été dépossédées par les dogmes phallocrates, elles brisent par la même occasion l’image de l’Orientale mi-lascive mi-soumise imprégnant l’imaginaire occidental depuis l’époque coloniale. La question hante dès lors les observateurs du « Printemps arabe » : une révolution est-elle possible sans des femmes libres ? Quelles sociétés démocratiques bâtir si les femmes n’y sont pas des citoyennes à part entière ? Liberté, justice, dignité pour tous… Conscientes de l’enjeu historique en cours, les forces politiques en présence, essentiellement de gauche et d’extrême-gauche, mettent en avant dans les manifestations des jeunes contestataires en jean et cheveux au vent, portées par leurs camarades de lutte, des slogans progressistes à bout de bras.

 

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Aliaa Magda Elmahdy, menacée de mort dans son pays, s’est depuis réfugiée en Norvège, tandis qu’Amina Sboui continue de subir rejet et intimidations en Tunisie. Au-delà du buzz, ces actions fortes et spontanées ont fait d’elles des symboles du féminisme 2.0, aux côtés d’autres militantes, artistes, journalistes, universitaires, avocates ou activistes des droits humains. En faisant tomber le mur de la honte et de la peur, « les amazones du Printemps arabe » ont fait des émules dans les pays voisins, au Moyen-Orient et dans le Golfe. En 2015 à Khartoum et à Téhéran en 2014, des groupes facebook ont été créés(2), invitant les filles à poster des photos d’elles sans hijab afin de dénoncer les lois les obligeant à se couvrir les cheveux en extérieur(3). En voiture, dans la rue, à la plage, à la campagne, elles ont été des milliers de femmes 15 à 45 ans à répondre à l’appel du mouvement. Certaines parmi elles, repérées par la police religieuse de la théocratie chiite, ont payé de leur liberté cette « audace » intolérable, subissant incarcération, procès, flagellation ou exil forcé. Pour une mèche de cheveux visible, une nuque découverte ou une tenue jugée trop près du corps, d’autres Iraniennes ont été défigurées à l’acide en 2014 dans la ville conservatrice d’Ispahan, à l’instar de la jeune Marzieh Ebrahimi.

 

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Dans le très rigoriste royaume wahhabite, où un voile noir et une abaya stricte sont imposés aux Saoudiennes, si elles sont nombreuses à se filmer au volant d’une voiture pour réclamer le droit de conduire, elles sont en revanche bien plus rares à oser se dévoiler dans les lieux publics. On se souvient récemment de l’arrestation de Khulood, jeune mannequin, accusée d’avoir publié sur Snapchat une vidéo d’elle en mini-jupe et tee-shirt court, se promenant dans les ruelles du village d’Ushaïqer, un site historique à 200 kilomètres au nord-ouest de la capitale. Largement partagée sur Twitter, la vidéo de quelques secondes a valu à la jeune femme insultes et appels à la lapidation sur les réseaux sociaux. Ces mêmes réseaux, relayant l’indignation des internautes aux quatre coins du monde, contribueront finalement à sa relaxe, le roi Salman bin Abdelaziz, réputé plus progressiste que son prédécesseur, tentant de redorer l’image des Al Saoud sur le plan  international(4).

 

Occident, ou les diktats invisibles

A l’encontre du musulman qui limite son oppression à l’espace public, les armes utilisées par l’homme occidental pour circonvenir les femmes sont pratiquement invisibles : ils manipulent le temps. Les images, c’est du temps condensé. Ils n’obligent aucune femme à se conformer à l’image idéale ni à porter la taille 38 en lançant la police à ses trousses, comme le font les ayatollahs après celles qui laissent glisser leurs tchadors. Ils ne disent rien. Sauf que le jour où vous voulez acheter une jupe, on vous annonce que vous êtes un monstre. On vous laisse digérer seule votre déconfiture. On vous oblige à analyser votre situation et à conclure comme ils le désirent : le vieillissement, pourtant inéluctable, est un acte coupable. (...) La violence que constitue le harem occidental est peu visible parce qu’elle est maquillée en choix esthétique. L’homme occidental dicte à la femme des règles qui régissent son aspect physique. Il contrôle toute l’industrie de la mode, depuis la conception des cosmétiques jusqu’à la diffusion des soutiens-gorge (…) En Occident, l’individualisme règne partout sauf lorsqu’il s’agit de mode. Là, c’est le règne de la loi de la horde : le conformisme est de rigueur.

Fatema Mernissi, Le Harem et l’Occident

 

Le corps comme outil de contestation politique, mais aussi comme bastion de résistance contre l’intégrisme et le conservatisme. Ainsi, au moment où, en Europe, des Françaises musulmanes réclament le droit de se baigner en burkini au nom des libertés individuelles, en Algérie, des habitantes d’Annaba (nord-est) organisent des « baignades républicaines » en bikini sur les plages de la ville après s’être donné rendez-vous via un groupe secret sur facebook. Aujourd’hui fort de 3600 membres, ce collectif se veut une réponse aux pages créées au début de l’été appelant à renoncer au maillot de bain, tenue « représentative de l’Occident » et « contraire aux préceptes de l’islam », certains allant jusqu’à menacer de poster les photos des récalcitrantes sur les réseaux sociaux. La première baignade, rassemblant 50 femmes sur la plage de Seraïdi, a eu lieu le 5 juillet dernier, jour de la fête de l’indépendance de l’Algérie. Aussitôt, leurs détracteurs et détractrices ont contre-attaqué, d’aucunes encourageant leurs concitoyennes à « se baigner en hijab et laisser la nudité aux animaux ». De l’Algérie coloniale à celle d’aujourd’hui, force est de constater que la société algérienne est allée en se radicalisant, en dépit des 150 000 morts de la « décennie noire ».

Du carcan traditionnaliste…

Si l’islamisme a échoué sur le plan politique et militaire, il a réussi en revanche sa conquête des mœurs et des mentalités, associant désormais dans les esprits le corps féminin dévoilé, non entièrement couvert et donc « désobéissant », à la fitna (trouble, sédition), hantise d’une Oumma fantasmée, cimentée par la pudibonderie et focalisant son honneur entre les cuisses des femmes. Au grand dam des franges modernistes de la société algérienne, mais aussi marocaine, tunisienne ou égyptienne, nostalgiques d’une certaine Afrique du Nord des premières décennies post-indépendances. Une région où l’accès des femmes à l’instruction et à la vie active, en leur garantissant leur autonomie financière, leur a permis de s’émanciper en partie du carcan des traditions patriarcales, troquant leur haïk contre jupe et chignon et n’attendant pas de se marier pour avoir une vie affective et sexuelle. Le corps de la femme représente l’un des nerfs de cette guerre idéologique larvée entre progressistes, conservateurs et islamistes. A travers lui, s’expriment les projets de société de chacun. Hijab, tchador, niqab ou burqa ? Couvrir le corps d’une femme, lui dicter ce qui est approprié de porter ou non, c’est espérer contrôler ses élans, sa sexualité et plus globalement sa présence dans l’espace public. Qui procréera et s’occupera du foyer pendant que l’homme conquiert le pouvoir et la cité si la femme se décharge de son rôle de génitrice et de ménagère pour suivre ses pulsions sulfureuses ? La femme n’est-elle pas le pilier de la maisonnée, le paradis n’est-il pas sous les pieds des mères ?

…A l’oppression fondamentaliste

Une vision discriminante cachée sous des oripeaux de paternalisme bienveillant qui n’est pas sans rappeler la rhétorique populiste des totalitarismes des années 30 : « Jusqu’à la fin des années 90, le hijab à l’orientale était l’exception, maintenant c’est devenu la norme. Je n’ai rien contre le voile islamique, même s’il ne fait pas partie de notre culture maghrébine, mais ce que les femmes voilées et instruites considèrent comme une conviction personnelle et une liberté individuelle empiète aujourd’hui sur nos propres choix et libertés. Concrètement, beaucoup d’hommes dans la rue ou à la plage te font sentir dans leur regard que tu n’es pas assez ‘mastoura’, te harcèlent ou t’ordonnent carrément de te couvrir. De fait, pour s’habiller et vivre comme on l’entend, on s’enferme dans nos bulles, dans nos voitures, nos maisons, les cafés, les clubs, les piscines et les plages privées, on paie le prix fort pour avoir la paix. Mais au fond de nous, on sait qu’on n’est pas libre de notre corps et que même la loi donne raison à ces nouveaux inquisiteurs », se désole Radia, casablancaise de 35 ans. On se souvient à ce propos en 2015 de l’affaire des « jupes d’Inezgane » et du lynchage d’un travesti à Fès. Ou encore de l’agression par un groupe d’hommes d’une jeune fille au mois de ramadan dernier sur la corniche de Casablanca pour avoir voulu se baigner quelques instants avant la rupture du jeûne. A des lois floues sur l’atteinte à la pudeur ou l’outrage aux bonnes moeurs, ouvrant la brèche à tous les arbitraires policiers et judiciaires, est venue s’ajouter ces dernières années une vindicte populaire mollement sanctionnée par les pouvoirs publics, accentuant l’anxiété des femmes dans l’espace public.

 

Afrique noire : le boubou, allié du corps

L’amplitude du boubou donne de l’aisance dans la gestuelle (…) On s’y tient différemment, la démarche change et semble presque aérienne (…). Dans cette tenue, on gagne en dignité et en grâce (…). Le boubou a un côté sécurisant. Il enveloppe le corps et devient son allié. C’est l’inverse de l’habit qui stresse parce qu’il boudine ou risque de dévoiler certaines parties du corps (…). Le boubou rend la séduction accessible pour toutes les tailles, toutes les classes d’âge et toutes les classes sociales. Parce qu’il ne crée pas de discrimination en termes d’accès à l’élégance, il réconcilie tout le monde. A Dakar, j’ai vu des employées de maison, qui, dans leur boubou, avaient une élégance égale à celle de la maîtresse de maison. Selon que je suis en boubou ou en tenue européenne, je n’ai pas le même état d’esprit. Je considère par exemple le pantalon comme ma tenue de combat…

Assiatou Siradiou Bah Diallo (Guinée), rédactrice en chef du magazine Amina (France) dans Boubou, hors clichés de Mariama Samba Baldé-Paroles tissées Editions, 2013.

 

Au Maroc, l’habit islamiste et plus généralement cet accès de religiosité ostentatoire va de pair avec l’orientalisation d’une partie des classes populaires et moyennes. Les chaînes satellitaires panarabes qui ont inondé les foyers marocains à l’orée des années 2000, favorisées dans leur conquête maghrébine par une politique d’arabisation du système éducatif primaire et secondaire opérant depuis trois décennies, ne sont pas étrangères à ce phénomène social. Indifférentes ou méconnaissant la part africaine de leur identité, s’éloignant puis rejetant un Occident perçu comme ennemi de l’Islam et des musulmans depuis le choc des attentats du 11 septembre 2001, beaucoup de Marocaines adoptent les codes de féminité des pays du Mashreq, du Moyen-Orient et du Golfe persique. Aussi, dans toutes les grandes villes du royaume, les cabarets orientaux comme les salons de beauté « libanais » fleurissent comme des champignons. Leurs clientes ont pour modèles les chanteuses de pop orientale : cheveux longs teints en noir corbeau ou en blond cendré, teint clair de lune, bouche charnue, sourcils tatoués, maquillage des yeux au khôl khaliji, épilation à la cire orientale et ongles à la longueur vertigineuse. Et, pour celles qui en ont les moyens, facettes dentaires, liposuccion du ventre, des cuisses et des hanches, implants mammaires et fessiers ou encore lifting, comblement des pommettes et rhinoplastie, pour ne citer que les opérations les plus courantes.

 

Derrière des paravents de mode et de jeunisme, la pression esthétique pesant sur le corps des femmes, quel que soit leur milieu social, leur niveau d’éducation ou de pratique religieuse, est forte et constante, la coquetterie étant perçue comme un impératif féminin autant que peut l’être dans une société patriarcale la réussite professionnelle et l’aisance matérielle pour un homme. Ceci étant, si certaines se revendiquent « authentiquement marocaines » mais « occidentalisées » dans leurs choix vestimentaires quotidiens, d’aucunes n’hésitent pas à se jouer des genres et des modes, mêlant hijab à la turque, jean troué à l’américaine, make-up à la libanaise et talons aiguille à la française. Une façon consciente pour elles de concilier arabité, foi musulmane et modernisme ou est-ce plutôt là la preuve qu’à long terme, tous les dogmes, même les plus radicaux, sont solubles dans le limon socio-culturel local ? Une chose est sûre en tous cas : le rapport ambigu entretenu par les femmes de la région MENA à leur corps révèle une incessante quête identitaire. Nos sociétés ne sont pas à un paradoxe près…

 

(1) Groupe féministe d’origine ukrainienne fondé en 2008 à Kiev par Anna Hutsol, Oksana Chatchko et Alexandra Chevtchenko. Ses actions, menées seins nus avec des slogans écrits sur le corps, dénoncent notamment les atteintes aux droits des femmes, la prostitution, la dictature, la corruption et les dogmes religieux.

(2) Iran : « My stealthy freedom » (ma liberté furtive) et «?White Wednesdays?», créés par la journaliste Masih Alinejad. Soudan : «?Soudanese women against hijab?» (en arabe sur facebook).

(3) Lois en vigueur au Soudan depuis le coup d’état d’Omar el-Béchir en 1989 et en Iran depuis la révolution islamique de 1979.

(4) Parmi les petites avancées initiées par le roi Salman : l’ouverture du marché du travail à un nombre croissant de femmes, la nomination de 30 femmes au Conseil consultatif (Choura) et la dispense de l’autorisation d’un tuteur mâle pour l’accomplissement de démarches administratives.

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