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Caroline de Kergariou: Je vous dirai tout sur le Punk

Dîn Wa Dunia | 4 avril 2018 à 12 h 11 min | Mis à jour 4 avril 2018

Propos recueillis par

Caroline de Kergariou: Je vous dirai tout sur le Punk
@ Bruno Klein
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De passage à Casablanca pour la présentation de son livre « No future, une histoire du punk » dans le cadre des Pop Sessions de l’Institut Français, Caroline de Kergariou, critique rock renommée dans les années punk, livre à La Dépêche les coulisses d’une historiographie fascinante sur un mouvement culturel aux prolongements insoupçonnés.

 

No Future, une histoire du Punk

Scénariste de télévision, auteure de fictions pour la radio, metteur en scène, dramaturge, photographe, plasticienne et performeuse, Caroline de Kergariou est assurément une magicienne des mots et de l’image. Mathématicienne de formation, elle en a gardé la rigueur dans le travail, mais son humour mordant réussit à rendre vaporeux et philosophique à la fois tout ce qu’elle touche. C’est qu’en digne bretonne, elle a la rébellion chevillée au corps. Tenue noir pétrole, fard à paupières fluo et petite coupe déstructurée, la Brestoise détonne dans le salon de thé de cet hôtel au charme désuet du centre-ville de Casablanca où elle nous a donné rendez-vous.  Rencontre avec une punk de la première génération.

 

Racontez-nous votre première rencontre avec le punk

C’était en 1977, l’année de l’explosion du punk. J’avais 18 ans, je vivais à Brest, sur l’Atlantique, un port de guerre avec peu de passages en dehors des militaires. D’autres villes portuaires en France avaient beaucoup de contacts avec l’Angleterre, épicentre du mouvement en Europe, ce qui n’était pas le cas de Brest. Le contact pour moi s’est fait par la presse essentiellement. Un de mes amis m’a emmenée à mes premiers concerts, j’ai commencé à acheter la presse spécialisée et d’autres revues qui ont émergé à cette époque-là. C’est par la lecture, par la photo et par le disque que je suis venue au punk. Je n’ai absolument aucun talent musical, mais j’avais envie de participer à cette aventure à ma manière, avec ma plume. C’est comme ça que je suis devenue correspondante de province pour les magazines Rock Hebdo, Rock’n roll musique et Rock en Stock.

 

 

Vous couvriez les concerts punks à Brest, sachant que le punk, ce n’est pas juste un genre musical

Le punk est en effet bien plus que de la musique. A l’époque, on ne s’en rendait pas encore compte car on avait le nez en plein dans le guidon.  On n’avait pas suffisamment de recul pour mesurer l’ampleur du mouvement sur le plan artistique, politique et culturel. Je n’aurais pas pu réaliser alors le travail de synthèse que j’ai fait aujourd’hui. Cela dit, j’avais déjà commencé à écrire des articles sur le punk et la mode, le punk et la peinture ou encore le punk et la philosophie.

 

 

Qu’est-ce qui vous a rendu cette vague irrésistible ?

La naissance du punk était une bouffée d’air frais, une vraie tempête dans un monde qui était éminemment politiquement correct. Si le mot (apparu dans les 90’s) n’existait pas encore, la réalité l’était. On était dans une société extrêmement contrainte. C’est vrai que dans la France post-Mai 68, sous Giscard d’Estaing (1974-1981), il n’y avait pas beaucoup d’interdits par rapport à d’autres pays ou d’autres cultures, mais l’atmosphère générale n’était pas très rock’n’roll. Et puis surtout, il y avait cette contre-culture hippie baba-cool, qui paraissait juste insupportable quand on avait entre 17 et 20 ans. Il ne fallait pas être jaloux en amour, être gentil, béat, complètement pacifiste, écolo, manger bio et porter des vêtements épouvantables. La nouvelle génération ne se reconnaissait plus du tout dans ces valeurs. Elle a développé par réaction des velléités urbaines, des envies de vivre en ville, dans la pollution, dans l’oxyde de plomb, de se goinfrer de junkfood et de glaces géantes aux colorants chimiques improbables (rires).

 

La nouvelle génération ne se reconnaissait plus du tout dans ces valeurs. Elle a développé par réaction des velléités urbaines, des envies de vivre en ville, dans la pollution, dans l’oxyde de plomb, de se goinfrer de junkfood et de glaces géantes aux colorants chimiques improbables

 

Le punk est connu pour son fameux DIY-Do It Yourself. Est-ce aussi une forme de contestation politique ?

Tout à fait. La contestation punk est anti-collective. La génération précédente était très militante, ses actions étaient structurées et collégiales. Elle allait occuper le site de Plogoff où EDF avait annoncé en 1978 son intention de construire une centrale nucléaire, qui aurait complètement anéanti la pointe du Raz, une merveille de la nature. Le punk, lui, se réclame anarchiste, contre tous les systèmes. Il rejette l’action politique collective car il en a vu les fruits amers.  Au mieux, il ne se passe rien et au pire, on prend des kalach et on se bat sous l’égide de Che Guevara, de Pol Pot ou autre leader révolutionnaire et ça finit en bain de sang. Le punk, c’est le Non d’une génération qui ne s’attend plus à grand-chose de bien. Son idéal ? Rester en vie. Les adeptes du punk aiment en effet provoquer, mais ce n’est pas pour autant qu’ils vont se donner la mort. La presse de l’époque parlait de la Blank Generation (génération vide), d’une génération perdue, dénuée d’espoir. Or si elle n’était pas optimiste, elle n’était pas désespérée et les actions de chacun finissaient par faire tache d’huile. Les punks agissent donc, mais ils ne prétendent pas changer le monde en bien. Et l’avenir leur a donné raison…

 

 

Dans l’esprit du grand public, le punk est confiné à la fin des années 1970, époque qualifiée d’âge d’or du punk, avec des figures iconiques comme Johnny Rotten des Sex Pistols ou Sid Vicious, leur bassiste éphémère. Or vous soutenez que 40 ans après, le mouvement est toujours vivace.

Non seulement il a survécu mais en plus il se renouvelle en permanence. Bérurier Noir par exemple, et d’autres groupes phares de la scène française punk des années 1980, sont devenus très politisés, à gauche, simplistes et rentre-dedans. Aux Etats-Unis, le hardcore, lui-même issu du punk rock, va donner le straight edge. Au départ, c’était un projet artistique intéressant qui appelait à revenir à l’essentiel du punk, à une musique maigre, sans fioritures, avec un minimum de musiciens et d’instruments. Or comme le basique ne tient pas dans la durée, il finira par donner naissance à quelque chose d’inattendu, le brutal hardcore, que j’appelle « le punk à grosse voix ». Celui-ci devient entièrement masculin alors qu’à la naissance du mouvement, les filles étaient très présentes.

 

 

A ce propos, les punks dans les années 1980 se jouaient beaucoup des normes de genre. Etait-ce une façon de moquer les codes de féminité/virilité de l’époque ?

Disons que le punk n’a jamais été dans une distribution sexuée des rôles, avec le stéréotype de la jolie jeune fille confinée au micro. Comme je viens de l’évoquer, dès la naissance du mouvement, les filles étaient partout, dans le public, sur scène, au micro, à la batterie, à la basse comme au saxo. Au départ, le look punk était très androgyne, les filles avaient les cheveux coupés de la même façon que les garçons, tout le monde avait le même maquillage de film d’horreur (rires), il était difficile de faire la distinction entre les deux. C’était une réaction instinctive à l’esthétique de la génération hippie, avec ses cheveux longs, ses barbes et ses moustaches chez les garçons, et le look de madone chez les filles, priées d’être à la fois très féminines et très naturelles.

 

Au départ, le look punk était très androgyne, les filles avaient les cheveux coupés de la même façon que les garçons, tout le monde avait le même maquillage de film d’horreur

 

La réputation de militants d’extrême-droite colle souvent aux punks. Pensez-vous que c’est une étiquette enfermante ?

Totalement. Tout comme beaucoup croient que la crête est l’emblème du punk, cet aspect facho de certains punks s’est propagé autour des gens que cela concernait au départ. Autrement dit les skinheads de droite, certains groupes de la scène Oï au Royaume-Uni et tout le RAC (Rock against communism), qui s’est développé à la fin des seventies en réaction contre le RAR (Rock Against Racism), incarné notamment par le groupe britannique The Clash. Mais c’est vraiment un petit morceau du punk à grosse voix et ce n’est pas absolument pas représentatif de l’ensemble du mouvement punk et de sa formidable diversité. Il faut rappeler aussi que si l’on associe souvent le punk aux milieux prolétaires et que si celui-ci, notamment en Angleterre, a fait beaucoup d’adeptes dans les classes ouvrières, la plupart des premiers punks, surtout aux Etats-Unis, sortaient d’écoles d’art et étaient issus de la bourgeoisie moyenne.

 

 

Vous affirmez à ce propos que le punk a sauvé une génération entière en Grande-Bretagne.

C’est vrai, parce qu’au lieu de se dire « il n’y a pas de boulot dans la sidérurgie, on va s’inscrire au chômage et devenir de vieux grincheux comme nos pères », ils se sont effectivement inscrits au chômage, ont touché des allocations et avec les moyens du bord, ont monté des groupes de rock, sorti des labels, fait des films ou écrit des bouquins. Le choc pétrolier a été fortement ressenti au Royaume-Uni, qui a dû faire face en plus à une décolonisation bâclée. La désintégration de l’Empire britannique (450 millions d’habitants et 33 millions de km2 en 1939, ndlr) a été une blessure narcissique profonde et un désastre économique pour l’Angleterre, qui devait de surcroit rembourser la dette contractée auprès des Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Devant la ruine annoncée du pays, le FMI lui a accordé un prêt, assorti à des conditions de libéralisme accru et des coupes budgétaires dans les secteurs publics, avant même Margaret Thatcher. On lie souvent le punk british à Thatcher, or celle-ci n’est devenue Premier ministre qu’en 1979 et n’a fait que suivre la voie de ses prédécesseurs.

 

Le Punk ne mourra jamais tant qu’il y a des contestataires

 

Le punk mute en fonction des époques mais aussi des lieux.  

Il s’agit là d’une autre de ses singularités. Le punk apparait à des époques très différentes selon la région du monde où il éclot. Par exemple, le 1977 de la Chine, c’est 1998, sachant que le rock n’y est apparu que dans les années 1980. Avec 20 ans de décalage par rapport à l’Occident, les Chinois, qui se disent les derniers vrais maoïstes en exercice, ont inventé un punk à eux, contestataire du dévoiement libéral du régime dit communiste. A l’instar des punks polonais qui dénoncent le régime politique actuel, alors que ceux des années 1970 s’en prenaient au général Jaruzelski. Le punk s’inscrit toujours dans une démarche dénonciatrice. Il ne peut donc s’éteindre car il y aura toujours quelque chose contre laquelle se battre dans la société dans laquelle on vit.

 

 

Y-a-il aujourd’hui des héritiers dignes de ce mouvement, en Angleterre, aux Etats-Unis ou en France ?

Je pense que l’avenir du mouvement est plutôt en Asie du Sud-est, chez les Chinois mais aussi les Birmans ou les Indonésiens, qui sont dans un punk très social. Le punk donne en effet le meilleur de lui-même lorsque la société qui l’entoure est visiblement contraignante. Le problème d’un pays comme la France actuellement, c’est que l’atmosphère y est très dure et entravante mais personne ne le voit, sauf les intellectuels. Les gens s’imaginent qu’ils vivent dans un pays libre, ils ne perçoivent absolument pas la violence sournoise que notre société porte en elle ni la dérive mercantiliste de notre économie. Derrière l’apparence d’une société désinhibée et démocratique, il n’y a jamais eu autant de censure en France qu’aujourd’hui, dans l’écriture, l’édition comme les expositions artistiques. Nous vivons le règne d’une censure molle qui ne dit pas son nom. Comment voulez-vous vous battre contre une censure qui se nie elle-même ?

No future, une histoire du punk

Chronique d’une révolution permanente

Cinq années de travail, 600 pages, dont pas moins de 50 notes bibliographiques. Avec « No Future, une histoire du Punk » (Editions Perrin, 2017), Caroline de Kergariou signe un ouvrage de synthèse monumental, qui décortique sous toutes ses coutures la révolution punk et son impact durable sur la culture pop. « L’idée m’a été suggérée par l’historien (spécialiste du 15e/16e siècles) et éditeur Didier Le Fur, que j’ai connu alors que j’écrivais des pièces historiques pour France Inter. Nous discutions de l’une d’elles, « Plogoff, un David breton face au Goliath parisien », lorsque j’ai évoqué cette jeunesse qui ne jurait que par le punk pendant que ses pairs militaient contre le projet d’EDF. Didier a estimé que c’était un très bon sujet de livre historique. Une fois que j’ai donné mon accord de principe, il a réussi à convaincre la maison d’édition d’histoire la plus vieille et la plus conservatrice de France. C’est comme ça que cette aventure a commencé ».  

L’auteure rit de bon cœur lorsqu’on lui demande si elle se revendique elle-même punk 40 ans après: « Aujourd’hui, lorsque vous voulez faire un compliment à quelqu’un, vous lui dîtes qu’il est punk, il comprend qu’il est téméraire, audacieux et anticonformiste, alors qu’au départ c’était une injure profonde. Le destin du mot est très drôle ».
La critique reconnait qu’il est très difficile sinon impossible de donner une seule définition du punk, tant le mouvement est riche de ses sous-cultures et de ses mutations dans l’espace et dans le temps. Néanmoins, d’un courant perçu par l’opinion publique moyenne comme éphémère, marginal, grotesque et ridicule, le punk devient, par le biais des spécialistes du sujet comme Kergariou, un objet d’étude historique et sociologique à part entière : « Le mouvement punk, pris pour une énième agitation adolescente, incompréhensible car chantant la laideur, représente en réalité une fracture toute aussi profonde (que Mai 68, sic)… il constitue la réponse d'une génération à un monde usé, dont le modèle économique s'est fracassé sur le choc pétrolier de 1974. C'est la Blank Generation (…) Des mots qui auraient paru pompeux aux adultes qui découvrirent en 1977 des jeunes gens hargneux aux vêtements lacérés et aux cheveux verts ou rouges hérissés sur la tête. Quatre décennies plus tard, il est possible de revenir sur cette époque de manière dépassionnée et de suivre jusqu'à aujourd'hui les riches prolongements d'un mouvement fascinant », écrit l’éditeur dans sa présentation de l’ouvrage.

Un livre richement documenté et admirablement ficelé qui casse les stéréotypes sur le punk et montre son intemporalité autant que son universalité. A déguster avec les Sex Pistols, les Who ou les Clash en fond sonore.

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