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Bons baisers d’Ispahan

Dîn Wa Dunia | 5 mars 2018 à 13 h 14 min | Mis à jour 5 mars 2018

Par

Bons baisers d’Ispahan
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Marianne Roux aime se définir comme « une Française orientalement modifiée ». Passionnée par les relations entre l’Europe et le monde musulman, cette diplômée en sociologie comparée des religions a longtemps travaillé au Maroc et en Egypte dans l’enseignement et la coopération internationale.
Dans ces carnets de voyage en Iran, elle pose son œil acéré de sociologue et de globe-trotteuse impénitente sur le pays aux mille et un mystères.

 

Je vous écris depuis un café à Jolfa, le quartier arménien d’Ispahan. La zone est aussi branchée qu’animée. On est jeudi soir, donc le week-end, et il y a une ambiance incroyable: tous les jeunes sont regroupés sur la petite place centrale, c’est un peu comme un «botellón» espagnol. Enfin, sans l’alcool et les minijupes, mais tout le reste y est. Des bandes d’adolescents, filles et garçons apprêtés pour l’occasion, se promènent à la recherche de regards à croiser et de cœurs à prendre.
En parlant de regards, je ne les attire pas tant que ça. Tout le monde ici me prend pour une Iranienne, c’est assez comique. Ces deux derniers jours, j’ai sillonné la ville en compagnie de Thomas, un Allemand qui loge chez le même hôte que moi en couch surfing. Lui, le grand beau gosse germanique, très blond et aux yeux très bleus, et moi la brunette française vêtue d’un hijab. Les Iraniens nous jetaient des regards curieux, presque réprobateurs, pensant sans doute que je suis une locale qui s’acoquine avec un Occidental. Thomas m’a par ailleurs raconté qu’il a beaucoup de succès: des femmes l’ont abordé à plusieurs reprises sous prétexte de prendre des photos ou carrément pour lui demander son numéro de téléphone. Une audacieuse a été jusqu’à lui lancer «I want to fuck you» dans un anglais hésitant (et ce n’était pas une prostituée).

 


A Ispahan, les gens sont très souriants, la plupart nous adressent un «?hello?» ou un «?welcome?» à notre passage, les enfants nous font coucou de la main, certains ados essaient d’entamer la conversation, veulent savoir ce que nous pensons de l’Iran… Ils sont curieux, car ce n’est pas commun de voir des touristes jeunes, qui ne font pas partie d’un groupe de voyage organisé.
Pour ma part, je me fonds tout à fait dans la masse, sauf quand j’ouvre la bouche et me trahis. Les témoignages de francophilie se poursuivent. Dans le petit musée Tepe Sialk de Kashan, alors que j’achetais mon ticket, le directeur Abbas m’a interpelée: «Vous parlez français?» Il s’exprime dans un français exquis, très doux à l’oreille, alors même qu’il ne l’a jamais étudié. Il a appris à le parler avec des archéologues de l’Hexagone venus en Iran pour des fouilles.

Les mosquées, ces lieux de vie

Je vous avais quitté la dernière fois en vous promettant de vous raconter le mausolée de l’Imam Khomeiny et Qom. C’est Azad qui m’a emmené avec lui à Kashan, et bien qu’il ne supporte pas les conservateurs (comme quasiment tous les Iraniens que j’ai rencontrés, le diktat de la religion les étouffe), il m’a accompagnée dans ces deux fiefs des classes populaires et religieuses qui se trouvaient sur notre route. Le mausolée est un endroit très beau, impressionnant par sa grandeur. Le tchador est de rigueur, mais dès que l’on pénètre dans la mosquée l’on ressent une grande sérénité. A la différence des églises, les mosquées sont des lieux de vie?: les enfants font la course sur les tapis et s’en donnent à cœur joie, pendant que les adultes s’assoupissent dans un coin ou lisent le Coran. A Qom, les démonstrations de ferveur religieuse s’affichent sans retenue et les mollahs sont partout. Les Iraniens ne comprennent pas mon envie de visiter cette ville et ses enturbannés, car pour beaucoup, mollah rime avec corruption et oppression. Sur l’esplanade de la mosquée, j’ai assisté à une cérémonie de ta’zie.

 

Il s’agit d’un genre de théâtre historico-religieux qui a été codifié au 16e siècle  sous le règne des Safavides (dynastie qui a instauré le chiisme comme religion d’Etat en Perse). Le ta’zie vient de l’arabe «?Azaa?» (condoléances) et commémore le drame de Karbala et la mort de l’imam Hussein à travers la récitation de l’histoire des martyrs et les lamentations. En ce moment, nous sommes dans la période de deuil qui suit Achoura et qui dure 40 jours («?arbaïn?»). Pendant cette période, les concerts et autres festivités sont proscrits, il est déconseillé de porter du rouge. Qom est une ville sainte, où se trouve notamment le mausolée de Fatima (la sœur du huitième imam, Reza). A l’intérieur, des femmes de tous les âges défilent et viennent toucher les parois de son sanctuaire pour obtenir la fécondité et le bonheur conjugal.

Martyrologie omniprésente

Les chiites ont une culture à part, avec un côté baroque (dans le même esprit que les Jésus espagnols sanguinolents). La martyrologie est présente partout, des drapeaux noirs affichant «?Ya Hussein?» jusqu’aux noms des rues qui arborent les photos des martyrs de la guerre Iran-Irak (qui a duré 8?ans, de 1980 à 1988, et a fait au total 1,2 million de victimes). Au niveau de la pratique religieuse, les chiites se différencient des autres musulmans en priant trois fois par jour au lieu de cinq, puisqu’ils regroupent les prières (celle du dohr avec le asr, et celle du maghrib avec el icha). Ils se prosternent en posant leur front sur une petite pierre, la turbah, faite à base d’argile de Karbala. Et lorsqu’ils prononcent la chahada, ils ajoutent à la fin «?wa Ali wali Allah?» (Ali est le dépositaire d’Allah). Au niveau de l’architecture, les mosquées chiites ont deux minarets.

 

De Kashan, je garde le souvenir de splendides palais qadjars et du village d’Abyaneh, perché au pied du mont Kargas. Avec sa rivière et ses peupliers aux couleurs automnales, à l’abri des quelques dizaines d’âmes qui peuplent encore les maisons en terre rouge construites à même la roche, j’ai un moment voulu ôter mon voile, comme s’il m’empêchait de communier pleinement avec la beauté des lieux…

 

Demain, je pars pour Yazd, berceau des zoroastriens, alors j’aurais encore beaucoup de choses à vous dire?!
Je vous embrasse.

 

Be-salamet.

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