La chasse aux enfants sorciers est ouverte

Dîn Wa Dunia | 16 février 2018 à 11 h 00 min | Mis à jour 16 février 2018

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La chasse aux enfants sorciers est ouverte
Un petit garçon se fait désenvoûter par un pasteur à Kinshasa, en République Démocratique du Congo (RDC). © Gwenn Dubourthoumieu
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A Kinshasa, à Conakry ou encore à Lomé, le phénomène des enfants sorciers bat son plein. Dans les capitales comme dans les petites villes d’Afrique centrale et occidentale, des enfants et des adolescents accusés de sorcellerie sont enlevés, mutilés, brûlés voire dépecés vivants. Entre croyances, mythes et superstitions meurtrières, plongée au cœur de l’Afrique occulte.

 

Samedi 7 mars. Baraka Cosmas, 6 ans, enfant albinos, est attaqué dans son village natal de Kipenda, au sud-ouest de la Tanzanie. Agressé en pleine nuit à son domicile, le petit garçon est violemment battu avant de se faire amputer la main droite à la machette. Sa mère, sa seule parente, assistera à la scène impuissante, incapable de sauver son fils de l’acharnement de ses agresseurs. Le crime du petit Baraka ? Son albinisme. En Tanzanie, comme dans de nombreux autres pays d’Afrique subsaharienne, les enfants albinos sont la cible de violences régulières. Leurs membres amputés, tels que leurs doigts, leurs mains, leurs pieds et parfois même leurs yeux, servent de grigris à ceux qui s’en accaparent, persuadés que leurs organes contiennent des pouvoirs mystiques. Les Nations Unies estiment qu’au moins 75 albinos auraient été assassinés entre 2000 et 2015 en Tanzanie.

«Un chiffre loin de recenser l’ensemble des attaques perpétrées dans le pays à l’encontre de ces enfants, considérés dans cette région du monde comme des sorciers ou encore des zeru zeru, des personnes capables d’apporter fortune, réussite et pouvoir»,

constatait l’ONU dans son dernier rapport à ce sujet. 

Sorcier bénéfique, sorcier maléfique

Les os et les organes des albinos sont vendus rubis sur ongle aux rebouteux et aux guérisseurs, à tel point que les porteurs de cette anomalie génétique sont menacés d’extinction dans des pays comme le Malawi. Traditionnellement, la figure du sorcier africain est ambivalente. A la fois craint et respecté, il serait en contact direct avec les génies, les esprits et les forces du mal peuplant « le monde invisible ». Selon les croyances locales, le sorcier maléfique est plus puissant et plus intelligent que le sorcier bénéfique, représenté généralement par la figure de « l’ancêtre »(1). Animé par la jalousie, l’envie ou encore la méchanceté, ce sorcier malfaisant se livrerait à des festins nocturnes au cours desquels il offrirait des êtres vivants à ses maîtres assoiffés de sang frais. Sous l’effet des bouleversements politiques et sociaux secouant le continent africain ces dernières décennies, les sorciers maléfiques sont devenus majoritaires et omnipotents aux yeux des populations. 

Le sacrifice des enfants sorciers

Les accusations de sorcellerie maléfique ont toujours existé en Afrique subsaharienne, mais il y a à peine quelques décennies de cela, elles visaient davantage les femmes âgées, en particulier les infertiles, les veuves, les célibataires âgées ou encore les divorcées. Voilà une trentaine d’années les enfants deviennent à leur tour la cible de pratiques occultes en tout genre. Un changement de bouc émissaire qui s’explique en partie par leur vulnérabilité, mais probablement aussi par la réminiscence d’une tradition vieille de trois siècles. Le phénomène du sacrifice des enfants sorciers remonterait en effet au 18e siècle. A l’époque, de nombreux enfants étaient tués pour conjurer le mauvais sort. L’immolation du fils de la reine guinéenne Abla Pokou, vers 1770, en est le parfait exemple. Ainsi, on raconte que pour conduire son peuple jusqu’en Côte d’Ivoire(2), le reine Pokou aurait noyé son unique enfant en offrande aux esprits du fleuve la Comoé.

 

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Les suspicions croissantes envers les enfants s’expliquent également par de nombreux autres facteurs : la défaillance des structures sanitaires et éducatives, l’explosion démographique, l’urbanisation sauvage et ses corollaires (éclatement de la cellule familiale et paupérisation des foyers), la libéralisation des marchés, les épidémies mais aussi les guerres et conflits interethniques. Ainsi, en République Démocratique du Congo, au sortir des guerres, les enfants soldats, soupçonnés d’avoir été transformés en tueurs invulnérables par les milices rebelles via des rites occultes, ont été accusés d’être des « ndoki » (sorciers). En Angola, pareils soupçons ont été portés à l’encontre de certains enfants des rues, enrichis subitement par la découverte de diamants dans les mines au sein desquelles ils travaillaient. Autant de faits qui ont contribué à faire perdre aux enfants leur statut de créatures inoffensives et provoqué une sorte d’inversion de la hiérarchie sociale ancestrale.

 

Selon des études menées par l’Unicef sur le sujet, dans la seule ville de Kinshasa (RDC), 650 enfants accusés de sorcellerie se retrouvent chaque mois sans abri. Aujourd’hui, ils seraient un peu plus de 30 000 à travers le pays. En bande ou en solo, tous les moyens sont alors bons pour survivre. Tandis que les petites filles se tournent vers la prostitution ou la mendicité, les garçons, eux, sont amenés à survivre de petits boulots au noir, à voler, à travailler dans les mines de diamants (comme en Sierra Leone et en Angola) ou encore à s’enrôler dans des milices anti-gouvernementales.

Des enfants pas comme les autres

L’enfant sorcier est généralement âgé de 4 à 14 ans. Il y a d’abord l’orphelin de père et de mère, l’orphelin de mère chassé de la maison par sa belle-mère, mais également les enfants souffrant de handicap. Cela peut aller d’un handicap physique comme le fait d’avoir une grande tête, des membres manquants ou malformés, des yeux rouges, un ventre ballonné, à un handicap plus psychique tel que l’autisme ou l’épilepsie, en passant par les anomalies génétiques comme la trisomie ou l’albinisme. Les enfants surdoués ou bègues sont généralement eux aussi accusés de sorcellerie. Mais pas seulement : parmi les victimes, on retrouve aussi les enfants prématurés ou les jumeaux. Quel que soit le profil de l’enfant, celui-ci est très souvent ostracisé et maltraité par sa famille et son entourage. Les garçons sont davantage concernés. Et pour cause : au sein de la société africaine traditionnelle, la petite fille est chargée dès son plus jeune âge du travail domestique et de la garde de ses sœurs et frères cadets. Celle-ci bénéficie également d’une dot lorsqu’elle est sur le point de se marier. Le garçon est dès lors plus facilement accusable.

Le pouvoir des enfants sorciers

Si l’on accuse ces enfants d’être maléfiques, c’est en partie à cause des pouvoirs qu’on leur prête. Des forces surnaturelles ou démoniaques que ces âmes malléables acquerraient en ingurgitant de la chair humaine, offerte dans « le monde visible », sous forme d’une friandise ou autre aliment inoffensif, par un proche âgé ou un vieil inconnu pratiquant la sorcellerie. Ils deviennent ainsi à leur tour des sorciers malfaisants, et doivent dès lors offrir en sacrifice un membre de leur famille aux forces des ténèbres. Boucs émissaires parfaits, tous les maux qui accablent le foyer leur sont attribués : la propagation de maladies graves comme le paludisme, la tuberculose ou le sida, ou encore la pauvreté, le chômage ou la sécheresse. Par ailleurs, selon des récits traditionnels africains, les enfants sorciers ont également le pouvoir de se transformer en toutes sortes d’animaux tels que le cafard, la fourmi, le chat, le crocodile ou encore le serpent, tous dotés de l’aptitude à se faufiler facilement dans les maisons, et donc d’attaquer leurs ennemis par surprise. Les filles, quant à elles, sont soupçonnées de prendre l’apparence de Mami Wata pour piéger les hommes.

Le business des guérisseurs spirituels

En l’absence de structures sociales et sanitaires spécialisées dans les troubles et les maladies infantiles, de nombreuses familles se tournent vers des guérisseurs traditionnels, des pasteurs et autres « prophètes » autoproclamés. Profitant de la forte croyance en la sorcellerie des sociétés locales, doublée de la confiance que leur accorde les paroissiens, ces « thérapeutes spirituels » exploitent le désarroi des familles en leur promettant, moyennant argent ou offrandes diverses, de « délivrer leur progéniture des griffes du démon ». La plupart de ces religieux exorciseurs appartiennent aux églises évangéliques dites de Réveil, d’inspiration pentecôtiste(3). Si ces communautés religieuses constituent une soupape sociale indéniable, elles se sont aussi transformées en de véritables lieux de maltraitance des enfants accusés de sorcellerie.

 

Généralement, ces derniers sont isolés, injuriés, humiliés et privés de nourriture pendant plusieurs jours pour affaiblir et affamer les forces obscures qui sont en eux. Les sessions d’exorcisme vont de la simple onction d’huile à de réelles séances de torture : coups, simulation de noyade, brûlures, écorchement, mutilations…Certains pasteurs, notamment en République centrafricaine, vont jusqu’à inciser l’enfant pour « nettoyer son âme ». L’Unicef déclarait dans son rapport (2013) à ce sujet : « Certains pasteurs définissent la sorcellerie comme étant une substance présente dans l’abdomen de l’enfant. Celui-ci découpe, avec pour la plupart du temps un couteau non stérilisé, le ventre de l’enfant et ampute un petit morceau d’intestin de ce dernier ». La cupidité et la soif de pouvoir de quelques hommes de foi les encouragent à prescrire toujours plus de séances de désenvoûtement aux enfants des familles les plus désemparées. De guerre lasse, beaucoup de parents finissent par se débarrasser de l’enfant incriminé en le jetant à la rue, quand celui-ci ne fugue pas pour échapper à une mort certaine.

Petits sorciers, défouloirs sociaux

En dépit des conventions internationales en matière de protection de l’enfance ratifiées par les pays concernés, aucune mesure ferme et effective n’est prise par les pouvoirs publics pour sévir contre les parents et les guérisseurs auteurs de ces violences. Seule une poignée d’ONG locales et internationales tentent de trouver un refuge ou une famille d’accueil pour les enfants qu’elles recueillent, tout en menant un travail de sensibilisation auprès des communautés. C’est le cas notamment de l’ACAEDF (l’African Children’s Aid Education and Development Foundation), dont la présidente, Anja Ringgren Lovén, a recueilli et sauvé un garçonnet nigérian de 3 ans accusé de sorcellerie, retrouvé en janvier 2016 extrêmement amaigri et errant dans son village natal au sud du pays. La médiatisation du retour à la vie du petit Hope a réussi à attirer l’attention de l’opinion publique internationale sur le sort d’enfants ayant commis pour seul crime d’être nés différents.

 

(1) Pilier de la lignée africaine, « l’ancêtre » a pour mission de préserver et transmettre ses connaissances sur le monde passé, la vie, la mort ou encore les rituels à suivre pour mener à bien sa mission sur terre. 

(2) Selon la légende, suite à une guerre de succession, la reine Abla Pokou est obligée de s’enfuir vers la Côte d’ivoire afin d’échapper aux représailles de son oncle, le roi Osseï Tutu. Pour franchir le fleuve en crue de la Comoé, frontière naturelle entre les deux pays, la reine choisit de sacrifier son fils unique au génie du fleuve.

(3) Courant chrétien évangélique issu d’un courant initié par les pasteurs américains Charles Fox Parham et William Joseph Seymour aux États-Unis en 1906.

Mami Wata, mi- sorcière mi- sirène

Mi-femme mi-poisson, Mami Wata (probablement dérivée de Mommy Water en anglais, la déesse-mère des eaux) est l’une des divinités les plus craintes et les plus vénérées du panthéon vaudou. Son culte, probablement importé par les esclaves africains, s’étend jusqu’aux Caraïbes. Décrite comme une créature d’une beauté envoûtante, à la crinière noire indomptable, à la peau claire et au regard irrésistible, elle hanterait les lacs et les fleuves d’Afrique centrale et occidentale. D’aucuns disent qu’à la nuit tombée, Mami Wata s’aventure jusque dans les grandes villes, à la recherche de proies masculines à ensorceler. Fortune et santé sont accordées à celui qui lui demeure fidèle, tandis que la maladie, la folie et le malheur s’abattent sur l’homme qui refuse de lui vendre son âme. Les couleurs favorites de Mami Wata sont le rouge et le blanc. Enfin, il se dit que la déesse-mère des eaux a un faible pour les offrandes onéreuses.

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