Publicité

Marek Halter : "Abraham est le premier à rêver du même dieu pour tous"

Dîn Wa Dunia | 9 mars 2018 à 11 h 43 min | Mis à jour 9 mars 2018

Propos recueillis par

Marek Halter :
Publicité

Ecrivain, penseur et intellectuel français d’origine juive polonaise, Marek Halter a tout vécu. De sa fuite du ghetto de Varsovie à l’âge de 4 ans en passant par la Russie soviétique, l’auteur arrivé en France à l’âge de 15 ans compte à son actif une trentaine d’ouvrages, dont certains sont devenus des best-sellers, à l’instar de "La Mémoire d’Abraham" paru en 1983. Il nous livre ici son témoignage au sujet d’Abraham le Patriarche mais également d’Abraham le scribe, son ancêtre, qui n’est autre que le héros de son roman. Rencontre.

 

Vous avez publié votre ouvrage ´ La Mémoire d'Abraham ª en 1983, soit à l'âge de 47 ans, sachant que vous avez quitté le ghetto de Varsovie avec votre famille à l'âge de 4 ans. Pourquoi l'avoir écrit à ce moment-là ? Quel a été le déclic derrière ce roman ?

Lorsqu’on a vingt, trente ans, on ne scrute que l’horizon. On essaie de comprendre où l’on va et ce que le futur nous offrira. On passe son temps à s’opposer aux propositions que nous soumettent nos parents ou notre environnement. Puis, on découvre soudain que, pour comprendre où l’on veut aller, il faut d’abord savoir d’où l’on vient. On ressort alors les photos jaunies par le temps que nos parents nous ont léguées. Et on se rend compte que, pour accomplir nos rêves, réussir nos projets, nous sommes amenés à nous interroger sur les réalisations et les échecs de nos ancêtres.

 

Lire aussi : Haoues Seniguer : "lslam et laïcité sont compatibles"

 

C’est ainsi qu’a surgi la figure de mon grand-père Abraham, imprimeur à Varsovie, descendant de plusieurs générations d’imprimeurs dont le premier, Gabriel Halter, a travaillé, paraît-il, en 1438 à Strasbourg avec Johannes Gutenberg(1).

 

"La Mémoire d'Abraham", traduit en 23 langues, s'est écoulé à 5 millions d'exemplaires. Comment expliquez-vous ce succès planétaire, jamais connu auparavant par une fresque familiale ?

Je crois que les hommes de ma génération, qui ont eu plus ou moins le même cheminement que moi, se sont retrouvés dans mon histoire. Et ceux, plus jeunes, qui ont, comme je l’ai dit auparavant, découvert l’importance de la connaissance du passé, ont été fascinés par ce récit de 80 générations de juifs, depuis la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains (en l’an 70 après J.C, ndlr), jusqu’à la destruction du ghetto de Varsovie par les Allemands (en 1943). Grâce à cette histoire deux fois millénaire, beaucoup ont découvert le pourquoi de leur judaïté.
 
D'Abraham le scribe à Marek le romancier en passant par Abraham Halter l'imprimeur, tous héritiers du fameux parchemin, l'histoire de votre lignée semble étroitement liée à l'écrit. Pourquoi cette importance donnée à l'écriture ? Est-ce propre à votre famille ou à la culture du peuple juif en général ?

Le hasard a voulu que les deux se confondent. Les musulmans, par exemple, ont commencé par parler. Les juifs par écrire. C’est grâce à l’invention, par les Sumériens, du premier alphabet abstrait, l’alphabet cunéiforme, qu’Abraham a pu concevoir le premier Dieu abstrait, le Dieu Un. Le même pour tous. Le monothéisme est né avec l’écriture.

 

Je crois profondément que, grâce aux femmes, les religions s’accomoderont enfin aux exigences modernes. La foi coexistera avec la loi

 

 

C’est en feuilletant, dans la Bibliothèque apostolique du Vatican, la première Bible bilingue hébreu-latin publiée en 1483 à Soncino en Italie que j’ai découvert, à la dernière page, que l’on appelle le « colophon »(2), le nom de l’imprimeur. Et c’était mon ancêtre.
 
Vous avez consacré plusieurs de vos romans à des personnages bibliques, notamment Sarah, l'épouse d'Abraham. Pourquoi cette fascination pour les femmes de la Bible, sachant que le judaïsme, premier des monothéismes, est perçu comme une religion foncièrement patriarcale ?

Votre question est pertinente. Mais le caractère patriarcal que vous évoquez ne concerne pas que le judaïsme. Le christianisme, comme l’islam, donnent peu de place aux femmes. Pourtant, les femmes ont joué un rôle essentiel dans la naissance de ces trois religions monothéistes. Principe que je me suis évertué à illustrer à travers une dizaine de romans récents : Sarah, Tsippora, Lilah, Marie, Khadija, Fatima, Aïcha, Eve. Partager cette thèse avec des millions et des millions de femmes me permettait non seulement de leur raconter de belles histoires, mais de leur offrir un argumentaire susceptible d’appuyer leurs revendications paritaires face aux hommes au sein de leur propre communauté.

 

Lire aussi : Makram Abbès : "Aucun auteur de l’islam classique n’affirme que le Coran est une constitution"

 

Je crois profondément que, grâce aux femmes, les religions s’accommoderont enfin aux exigences modernes. La foi coexistera avec la loi.
 
Quelle est la corrélation entre Abraham le scribe, forcé de quitter Jérusalem en flammes en l'an 70 et Abraham le Père des monothéismes, qui a fait le choix de quitter Ur pour s'installer à Canaan sur injonction divine ? L'exil peut-il être autant destructeur que formateur ?

Votre question contient, en soi, une partie de la réponse.

Est-il absolument nécessaire de s’exiler pour appréhender le monde ? Sa complexité ? Sa diversité ? Avec l’Iliade, Homère rejoint la réflexion des Sages de la Bible. À son retour d’exil, Ulysse perçoit son pays différemment.

 

Abraham est le premier à rêver d’un Dieu Un. Un Dieu que l’on ne peut ni acheter ni vendre. Le même pour tous et devant lequel nous sommes tous égaux

 

 

Quant à Abraham, c’est dans son cheminement vers le pays de Canaan –?que Dieu lui a indiqué?– qu’il se forge une identité collective. La tribu de Terah devient un peuple : le peuple juif.
 
Que représente selon vous la figure d'Abraham dans les trois monothéismes et plus particulièrement dans le judaïsme ?

Abraham, fils de Terah, fabricant d’idoles, ces dieux multiples que l’on achetait pour assurer sa protection, est le premier à rêver d’un Dieu Un. Un et invisible, abstrait. Un Dieu que l’on ne peut ni acheter, ni vendre. Le même pour tous et devant lequel tous sont égaux. Par conséquent, nous sommes tous les enfants d’Abraham. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, selon les Écrits, Mahomet, comme Abraham en son temps, choisit de briser les idoles autour de la Kaa’ba à La Mecque. Le nom d’Abraham est cité pas moins de 250 fois dans la Bible.
 
Jean-Paul II a qualifié "La Mémoire d'Abraham" de "vrai livre de réconciliation". Militant de la paix et du dialogue inter-religieux, pensez-vous qu'Abraham le père des Croyants est un personnage fédérateur entre le judaïsme, le christianisme et l'islam ? Quels enseignements peut-on tirer du parcours de ce patriarche ?

Le commentaire de Jean-Paul II, pour qui j’avais une profonde estime, m’a énormément touché. D’autant que son pontificat fut marqué par sa volonté de réconcilier les religions. C’est dans ce but que, en 1986, il a établi les Rencontres interreligieuses d’Assise.

 

Oui, la figure d’Abraham est vénérée dans les trois religions monothéistes. Pour les juifs, il est Avraham Avinou, « notre ancêtre Abraham ». Les chrétiens considèrent que, de sa postérité naturelle, est né, « selon la chair, Jésus Christ ». Quant aux musulmans, ils revendiquent leurs racines auprès d’Ismaël, le fils qu’Abraham a eu avec Agar, la servante égyptienne de Sarah.

 

Sa volonté de laisser sa tente ouverte aux quatre vents, afin que tout un chacun puisse y accéder, reste un exemple pour nous jusqu’à ce jour.

 

(1) Johannes Gutenberg (1400-1468)?: imprimeur allemand inventeur des caractères métalliques mobiles. Son invention a été déterminante dans la diffusion du savoir dans l’Europe de la Renaissance.

(2) Colophon (achevé d’imprimer)?: note finale d'un manuscrit. Il peut contenir des indications sur le nom du scribe ou du copiste, le lieu et la date d'édition ou encore un symbole ou une devise. Le colophon disparaît vers 1475 au profit de la page de titre.

Commentaires